Nous avons demandé à des penseuses et penseurs contemporains de nous démontrer comment les idées philosophiques sont vivantes, s’incarnent dans une réalité et agissent à la transformer. Pour ce faire, nous leur avons proposé de s’appuyer sur une citation philosophique et de nous formuler par un court texte en quoi celle-ci s’avère utile pour éclairer notre société d’aujourd’hui.

« Qui bénéficie du statut d’être humain? Quelles vies sont jugées
dignes d’être vécues, quelles morts d’être pleurées? »
– Judith Butler, Vie précaire (Amsterdam)

« Les Blancs seront en général incapables de
comprendre le monde qu’ils ont eux-mêmes créé »
– Charles W. Mills, Le contrat racial (Mémoire d’encrier)

Alors que je prenais la parole vendredi dernier pour attirer l’attention sur la vigile organisée à la mémoire de Joyce Echaquan, cette mère atikamekw de sept enfants qui aurait aujourd’hui le même âge que moi, décédée sous une pluie d’injures déshumanisantes à l’hôpital de Joliette il y a quatre ans, un fier patriote n’a pas su retenir l’envie de me rappeler à l’ordre. C’est que la Nouvelle-France aurait été amie des Premières Nations et généreuse à leur endroit. Les relations entre les deux peuples, caractérisées par la reconnaissance mutuelle et la réciprocité, l’entraide. Le génocide, le racisme systémique, les femmes et les filles assassinées ou disparues sans que les forces policières lèvent le petit doigt, les violences médicales organisées, les enfants arrachés à leurs familles, les pensionnats et les abus physiques et sexuels, c’était avant tout l’affaire des Anglais. Rien à voir avec nous.

Des philosophes comme Charles W. Mills ont forgé le concept d’ignorance active pour identifier les processus épistémiques complexes desquels procède ce déni colonial, pour souligner que l’ignorance, comme la connaissance, est socialement construite, alimentée par les dynamiques de pouvoir inégalitaires de manière à assurer la pérennité du contrat colonial.

Le vertige de mon interlocuteur, provoqué par l’idée de voir son identité déstabilisée, mise en péril par un récit qui ne renvoyait pas de sa nation une image parfaitement lisse, pure, favorable, s’exprimait à demi-mot dans notre échange: ni moi ni mes ancêtres ne sommes partie prenante de ces atrocités, répondait-il en quelque sorte à l’invitation qui lui était adressée.

C’est cette ignorance active qui alimente la loi du silence qui règne sur les étages des hôpitaux, lorsqu’une préposée laisse échapper un « c’est mieux mort, ça » (voir le Rapport d’enquête de la coroner Géhane Kamel, 2020). Mais à force de se boucher les yeux à deux poings et de se draper de l’étoffe toute confortable de la vertu et de l’innocence, c’est la sensibilité même à la souffrance d’autrui qui est émoussée. Ici, c’est la capacité à comprendre et à répondre, main tendue, à l’invitation qui nous est faite de partager le deuil porté par la communauté autochtone tout entière qui est minée. L’élan du cœur qui incite à pleurer les morts aussi injustes que prématurées est freiné, désactivé. Mais pourquoi?

Dans Ce qui fait une vie (Zones, 2010), Judith Butler nous invite à voir que cette sensibilité empathique que nous voudrions croire naturelle ne l’est tout simplement pas. Le cadrage de la réalité que nous percevons à tort comme naturelle et immédiate, mais qui est produit par les empires politiques et médiatiques, précalibre notre capacité à nous émouvoir du sort des autres. Ces cadrages excitent notre colère face à certaines morts, dont il nous apparaît non seulement légitime, mais moralement requis de porter le deuil. Alors qu’ils éteignent cette même disposition morale face à la perte d’autres vies, inconsciemment ravalées sous la catégorie de « sous-humain ».

Cette régulation politique de nos champs perceptuels distribue de manière différenciée la qualité d’humanité aux êtres qui grouillent, ou qui ont à tout jamais cessé de grouiller, sur nos écrans. Irak, Afghanistan, Palestine, Liban, peuples autochtones appartenant au vaste territoire aujourd’hui appelé Québec. Certaines vies sont (faites) plus humaines que d’autres, plus dignes d’être vengées, d’être pleurées aussi.

Lire Charles W. Mills et Judith Butler nous rappelle que ce différentiel de dignité accordée aux vies humaines est toujours à l’œuvre aujourd’hui, alors que nos indignations à géométrie variable nous prescrivent de pleurer et de commémorer la mort des uns, tout en restant insensibles à celle des autres.

 

Naïma Hamrouni
Naïma Hamrouni est professeure de philosophie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique féministe sur la vulnérabilité et les injustices structurelles, à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

 

 

 

À lire aussi
Jérémie McEwen
René Bolduc
Thomas De Koninck
Dominique Leydet
Aude Bandini

Publicité