« La fin justifie les moyens »
– Nicolas Machiavel
Dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live (Les Belles Lettres), Machiavel soutient l’idée que, s’agissant de défendre le salut et la liberté d’une république, tous les moyens sont bons, qu’ils soient cruels ou généreux, justes ou injustes. À ceux qui se disent incapables d’accepter une telle maxime, Machiavel répond qu’ils ne devraient pas se mêler de politique. Ainsi, Romulus, qui a assassiné son frère pour mieux assurer la fondation de Rome, loin d’être condamnable, mérite d’être célébré puisque son action visait le bien commun plutôt qu’un bénéfice personnel et qu’elle a été couronnée de succès.
Machiavel suppose ainsi qu’il existe une certaine « indépendance » ou « imperméabilité » entre fin et moyens : le recours à des moyens violents, voire cruels, n’affecte pas la fin visée. Seul compte leur efficacité. Dit autrement, il présume que la justice de la fin poursuivie ne sera pas entachée par le caractère éventuellement injuste, violent ou cruel des moyens choisis.
La pensée politique autochtone contemporaine nous offre une perspective bien différente sur le rapport moyens/fin. En effet, des auteurs et autrices tels que Taiaiake Alfred, Leanne Betasamosake Simpson et Glen Coulthard considèrent que la fin et les moyens sont inextricablement liés. Loin de la Florence des XVe et XVIe siècles, ce sont les luttes actuelles pour la liberté des peuples autochtones qui forment le contexte de leur réflexion. Contrairement à Machiavel, ils jugent que la question du « comment » est centrale et que le résultat de toute lutte est en quelque sorte modelé par la façon dont ceux et celles qui en sont les porteurs s’organisent et s’engagent dans le monde. Comme l’écrit Coulthard : « Les méthodes de la décolonisation préfigurent ses objectifs. » Si l’objectif est une vie libérée de la domination, la façon dont on mène la lutte doit préfigurer, et non contredire, la fin poursuivie.
À tous ceux et celles qui désespèrent de notre inaction collective face aux grands défis de notre temps (pensons au dérèglement climatique) et qui sont à la recherche de moyens d’action efficaces pour atteindre les fins qu’ils considèrent justes, la pensée de la résurgence autochtone rappelle que l’efficacité purement instrumentale n’est pas la seule considération pertinente puisque les moyens sont déjà aussi la fin.
Dominique Leydet
Dominique Leydet est professeure à l’Université du Québec à Montréal où elle enseigne la philosophie politique et du droit. En philosophie politique, ses travaux portent sur la théorie de la démocratie et la délibération publique, alors qu’en philosophie du droit, elle s’intéresse au pluralisme juridique, dans le contexte des rapports entre l’État canadien et les peuples autochtones.
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