« Le doute n’est pas un état bien agréable, mais l’assurance est un état ridicule »
– Voltaire
Cette citation résume bien le type de dilemme dans lequel nous nous retrouvons pris face à l’incertitude du monde et de l’avenir.
D’une part en effet, nous nous méfions à juste titre des jugements à l’emporte-pièce et des décisions prises sans que l’ensemble des faits aient été dûment examinés : « dans le doute, abstiens-toi », recommande la sagesse populaire.
D’autre part cependant, ce proverbe nous rappelle également que le doute conduit souvent à l’inaction. Or nous n’avons pas toujours le luxe de suspendre notre jugement et d’attendre d’en savoir davantage avant de faire des choix. En mars 2020, face à un virus dont on ne savait encore pas grand-chose, les autorités de la santé publique ont dû prendre des mesures d’urgence. A posteriori, on peut rire — plus ou moins jaune — de l’assurance avec laquelle, surtout au début de la pandémie, des avis apparemment définitifs ont été émis et parfois répétés, avant d’être complètement démentis. Il y a toujours quelque chose d’un peu ridicule, parce que grossièrement prétentieux, chez celui ou celle qui se présente comme absolument sûr de son fait. Mais la posture du pusillanime, qui n’ose jamais rien dire ni rien faire par peur de se tromper, est-elle plus enviable?
La philosophie s’est justement interrogée sur la question de savoir quand il est, ou non, approprié de douter. Certes, il faut disposer de bonnes justifications quand on prétend savoir quelque chose. Mais il faut aussi avoir de bonnes raisons pour douter, et l’une des choses que le mouvement #MeToo a permis de mettre en évidence est qu’il y a des paroles dont on doute presque systématiquement, à tort. C’est là aussi ce qui distingue le scepticisme qu’entretient le journaliste d’investigation rigoureux de celui que se plaît à afficher le conspirationniste. Douter, au sens de faire preuve d’esprit critique, ne revient pas à disqualifier par principe toute affirmation sous le prétexte qu’elle serait « officielle ». Cela consiste à chercher la vérité, et quand les circonstances l’exigent, à la reconnaître, même quand elle nous déplaît ou nous désarçonne. Le doute est donc bien, comme le remarquait C. S. Peirce (1839), « un état de malaise et d’insatisfaction » que nous ne recherchons jamais pour lui-même, mais en tant qu’il constitue, pour les créatures finies que nous sommes, une condition de perfectionnement.
Aude Bandini
Aude Bandini est professeure agrégée au département de philosophie de l’Université de Montréal. Ses travaux portent sur la connaissance (épistémologie) et plus particulièrement, sur les croyances irrationnelles, l’ignorance, et les savoirs expérientiels développés par les personnes vivant avec des maladies chroniques.
Photo : © Studio Haven
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