De Robert Lalonde, Chrystine Brouillet, Roxanne Bouchard à, plus près de nous, Olivia Tapiero, Antoine Charbonneau-Demers et Paul Serge Forest, ces écrivains et écrivaines, qui ont tous et toutes marqué les lettres québécoises, sont les lauréats du prix Robert-Cliche honorant l’écriture d’un premier roman jugé d’après ses qualités exceptionnelles. Au tour de Laura Nicolae de recevoir la récompense souvent garante de la découverte d’une nouvelle voix forte — ce qui est absolument le cas cette année — dont on voudra suivre longtemps le parcours littéraire. Son livre, Rue Escalei, nous ramène en 1975 dans une petite localité de Bucarest où nous faisons la connaissance de personnages peut-être imparfaits, mais qui arrivent à nous réconcilier avec l’idée d’une certaine humanité.

Élève exemplaire, Laura Nicolae, originaire de la Roumanie, se trouve devant tous les possibles quand vient le temps d’embrasser une profession. Ses parents la destinent à une carrière de médecin, mais la jeune femme veut plutôt faire littérature. « À 10 ans, j’écrivais déjà mon premier roman », dit celle qui n’a jamais regretté son choix. Une bourse d’études l’amène à l’Université Laval afin d’étudier les lettres québécoises, avec comme premier coup de cœur les mots de Réjean Ducharme. En parallèle de son cursus scolaire, elle reprend l’écriture qu’elle avait quelque peu délaissée au seul profit de la lecture — des années qui lui seront profitables, car l’autrice affirme que lire est aussi un acte d’apprentissage pour celui ou celle qui souhaite écrire. Elle ressaisit donc la plume et peaufine ses histoires, son style. Plus tard, elle enseigne la littérature au cégep Vanier à Montréal, où par ailleurs elle travaille toujours. Lorsqu’elle se sent prête, elle tente sa chance pour le prix Robert-Cliche. On connaît la suite.

Des gens bien
Le roman s’amorce sur un événement inquiétant : un homme du quartier, Spiridon Popescu, est retrouvé inconscient et gravement blessé dans le potager d’un voisin, tout près de son chien mort. La situation pour le moins malencontreuse, surtout dans ce coin de pays relativement paisible, mènera à une enquête, mais cette intrigue n’est pas forcément l’intention principale du livre, bien qu’elle soit en filigrane de l’histoire du début à la fin. « J’avais besoin d’une petite étincelle pour rendre les interactions entre les voisins encore plus vives », exprime l’autrice. Les protagonistes constituent sans doute une des forces majeures du livre, tous possédant une essence propre aboutissant presque à les matérialiser devant nous. « Ce qui est important pour moi est de trouver une caractéristique physique et une faille émotionnelle qui individualisent très bien le personnage », précise Nicolae. Et le rassemblement de chacune des individualités, leurs rapports, leur filiation, leur connexion assurent l’équilibre, la cohésion et l’intérêt de l’œuvre.

L’idée première de Rue Escalei vient à Laura Nicolae lorsqu’elle réalise que la génération des vétérans de la Deuxième Guerre, celle de ses grands-parents, a quasiment disparu. Cette constatation la conduit à vouloir transmettre l’héritage de ces gens et des instants de félicité qu’ils ont réussi à aménager par la suite en dépit des temps difficiles traversés. Elle met alors en scène le couple formé par Sofia, gardienne de la maison et amatrice de couture, et Constantin, cordonnier passionné de botanique, qui élèvent Gabriela et Andrei, leurs petits-enfants. Mais il ne faut pas croire que les habitants de cette petite bourgade sont idéalisés et sans tache. L’autrice dépeint toutes les nuances de la nature humaine et des êtres, plus bilieux ou amers, paraissent prendre plaisir à entretenir leur rancœur. « J’ai conçu ce livre comme en étant un sur l’amitié, mais il y a aussi la méchanceté gratuite, la mesquinerie, ça fait partie de la dynamique d’une société », soutient-elle. De plus, personne n’est tout noir ou tout blanc, chacun abrite sa part de venin et de maussaderie souvent issue des marques du passé. « Certains ont eu le temps de les apprivoiser, d’autres non », explique Nicolae. Les stigmates de la guerre du personnage de l’ancien aviateur Stnescu sont visibles à même son visage et son corps, mais la présence de sa femme Margareta, les visites quotidiennes chez Sofia et Constantin, le projet qu’il ourdit avec l’ingénieur Lilian, le tirent de ses torpeurs et le maintiennent du côté du soleil. Également, le gros livre historique qu’il trimballe partout où il va — « parce que j’ai de la misère à imaginer la vie de quelqu’un sans livre », dit Nicolae — l’apaise, le rassure et témoigne des années vécues.

Le jeune Andrei, quant à lui, voit défiler les événements du passé à travers l’œil de verre du capitaine. Extrapolé métaphoriquement, poétiquement, cet élément surnaturel agit à la manière d’une mémoire perpétuée par-delà les générations. « Je savais depuis le début que je ne pourrais pas écrire le livre sans une touche de réalisme magique, ça fait partie de la façon dont j’ai grandi et dont les gens autour de moi en Roumanie percevaient la réalité, commente l’écrivaine. Ils croient à une réalité magique autant qu’en la science et les équations d’Einstein. » Cette sublimation du réel amène déjà une mesure et une attitude d’approche différentes, apportant une dimension où le sens des choses devient exponentiel. Le voisin Puiu, naïf et sensible, très touchant avec sa passion pour les abeilles, ouvre aussi des interprétations nouvelles, vouant à ce qui l’entoure un regard patient et attentif; à l’image du Petit Prince empressé envers sa rose, il prodigue à ses ruches prévenances et délicatesses.

Une discrète résistance
Plusieurs détails du livre proviennent des souvenirs d’enfance de l’écrivaine, par exemple l’atmosphère qui régnait dans l’air d’été au sud du pays. « Je voulais absolument que cette lumière couleur miel, douce et empreinte de chaleur qu’il y a au mois de juillet en Roumanie, apparaisse quelque part dans un livre », explique Nicolae. Ce souhait de rendre tangibles ces impressions de bonheurs simples, aussi fugaces soient-ils, insuffle un charme au roman sans pour autant le confiner à la mièvrerie. À la période où se déroule le récit, le communisme est encore présent, mais la contrée bucarestoise d’Andronache semble vivre à l’écart de cette doctrine. Laura Nicolae a voulu utiliser un plan rapproché et se concentrer sur une petite collectivité étant parvenue à se construire un antre calme en dehors du régime politique imposé. Pour chasser la peur qu’a introduite la doctrine répressive ayant sévi pendant quarante ans sur l’Europe de l’Est, l’enquête qui aura cours est présentée à la manière d’une caricature, rendant ce système prônant la filature et incitant à la dénonciation inopérant et sans véritable pouvoir. La rue Escalei donne l’impression d’avoir su conserver un esprit communautaire, un art de vivre où la préséance du lien protège de toute intrusion. « Le message de mon livre est qu’au-delà de tout ce qui est donné, on a toujours une possibilité d’améliorer les choses, de les vivre autrement », dit Nicolae. Notamment par les temps d’arrêt pris au cœur de la journée où n’existe que le moment observé ou celui d’être ensemble. L’univers que Laura Nicolae déploie avec Rue Escalei mise sur la beauté, dégage une tendresse assumée et propose un refuge possible. Les pages se tournent et tout est là, un gîte niché au creux d’un roman.

Photo : © Julia Marois

Publicité