Kev Lambert est une voix marquante de la littérature québécoise contemporaine, ayant raflé maints prix, distinctions et nominations. Son premier roman, Tu aimeras ce que tu as tué, était notamment en sélection pour le Prix des libraires en 2018, puis son second, Querelle de Roberval, finaliste pour ce même prix en 2019 et couronné du prix Sade en France. Issu de sa thèse de doctorat, son troisième roman, Que notre joie demeure, lui vaut les prix de la Page 111, Décembre, Médicis et Ringuet. Les sentiers de neige, quant à lui, explore entre autres les thèmes de la construction de soi à l’âge tendre et de la complexité des rapports familiaux, intergénérationnels ainsi qu’au sein même de la famille proche. Ce récit imaginatif haletant et introspectif prend place dans les paysages enneigés du Lac-Saint-Jean, où Zoey retrouve son père pour les fêtes.
L’enfance, c’est précieux, mais c’est aussi un lieu de peines, d’humiliations, de transitions. Il y a une frontière imperceptible qui sépare ce monde de celui des adultes, des parents. Dites-nous-en plus sur votre inspiration pour ce conte d’hiver.
L’inspiration est d’abord venue de mon enfance et de mon rapport à la lecture enfant. Je désirais réfléchir à cette envie brûlante que j’avais de m’échapper dans les livres et leurs mondes merveilleux. J’ai cherché la porte de Narnia dans tous les garde-robes…
Pourquoi mon désir d’évasion était-il aussi fort? Dans quel monde ai-je grandi pour que les autres univers m’apparaissent plus accueillants? Cela posait nécessairement une question sociale.
Je désirais aussi défendre la singularité du monde des enfants, qui se font souvent « raisonner » par les limites mentales des adultes et leur système logique et plate. L’imagination débridée de mes personnages est un mode de révolte et de résistance à leur « raison raisonnante » (Cixous).
Ces sentiers de neige sont ici ceux de l’imaginaire des enfants. « Peu importe ce qui nous arrive, on a toujours un monde secret à portée de main, un royaume merveilleux où l’on peut s’enfuir à volonté. » Décrivez-nous ces sentiers emplis de magie et d’épouvante qu’empruntent Zoey et Émie-Anne.
Les sentiers que découvrent Zoey et Émie-Anne leur paraissent étrangers et mystérieux. Un être masqué, dont les intentions sont obscures, les guide vers ce pays des merveilles. Mes personnages bricolent ces cavernes et ces sous-sols avec les matériaux imaginaires qui les font vibrer, comme la structure du « donjon », qui est inspirée des jeux vidéo Zelda.
En explorant leurs donjons, c’est leur vie intérieure, le continent des sentiments cachés, enfouis qu’ils atteignent. Je me suis demandé comment des enfants pouvaient se figurer ce qu’on appelle « l’inconscient ». C’est cette forme que j’ai choisie, ce monde souterrain dangereux et attirant où ils seront confrontés à une partie de leur expérience qui fait un trou dans le sens.
« La famille, ce havre de sécurité, est en même temps le lieu de la violence extrême. » (Les Nourritures affectives, Boris Cyrulnik) Dans votre roman, comment représentez-vous la famille? Émie de dire : « C’est tellement con, une famille! Du monde que t’es obligé de voir une fois par année même si tu les haïs. » La famille, on ne la choisit pas. Il y a toujours cette ficelle qui nous rattache aux gens qui la composent.
Je la représente avec beaucoup d’ambivalence. La famille est à la fois mythique, plus grande que nature, grandiose, tout en montrant son côté monstrueux, son aspect grotesque, parfois dangereux pour les enfants. C’est à la fois un hommage et une critique. J’ai beaucoup travaillé à reconstituer l’atmosphère des grandes fêtes familiales au Lac-Saint-Jean, ce brouhaha de paroles qui fusent, de corps massifs, imposants du point de vue des plus petits. J’ai aussi voulu qu’on entende le génie créatif de la langue, son humour, et sa méchanceté parfois.
Les enfants sont enragés contre la famille parce qu’ils ont l’impression que c’est une relation arbitraire, qu’on ne choisit pas. On ne peut leur donner tout à fait tort… C’est pour s’évader de ces liens forcés qu’ils se creusent des tunnels vers ailleurs. Là-bas, ils repensent aux rapports de manière inattendue, plus libre, mais pas moins souffrante. Ils découvrent aussi qu’il y a une « familiarité » entre toutes les peines.
Photo : © Julia Marois














