Vous êtes dans le milieu de l’illustration jeunesse depuis plus de trente ans et depuis quelques années, vos albums accordent particulièrement une grande place à la poésie, comme en témoigne votre petit dernier, Poèmes monstrueux, publié cet automne aux Éditions de la Bagnole. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’explorer ce filon?
Je voulais créer un livre différent, après réflexion, tout s’est éclairé. On me répète depuis longtemps que mes images, mes textes, sont poétiques. Ma façon d’écrire en jouant avec les mots, le rythme, la musicalité. Cette douce fantaisie dans mes illustrations. Ça coule de source chez moi. De cet élan est né Quand j’écris avec mon cœur puis Un jour je bercerai la terre. Poèmes monstrueux, s’adressant à des enfants plus petits, poursuit cette lancée en ajoutant un élément humoristique.
Vous êtes illustratrice, mais également autrice. Qu’est-ce qui surgit en premier dans votre tête, des images, des couleurs et des formes ou le texte, l’histoire et les mots?
Souvent le texte. J’adore les mots, l’écriture. J’écris, je dessine. Je redessine, je réécris. Rapidement, il s’établit un jeu de vases communicants entre les deux. En parallèle à l’écriture, à chacun de mes livres, une image s’impose, un rêve éveillé. Une petite esquisse griffonnée devient un ancrage visuel me guidant et représentant l’essence du livre à venir. Pour Poèmes monstrueux, j’ai écrit les poèmes au début de la pandémie, je tournais en rond, j’avais besoin de m’amuser, de faire rire.

Que souhaitez-vous transmettre à travers vos livres?
L’amour de la poésie dans le sens d’un accès à une vie plus grande que soi. De manière plus terre à terre, en rencontrant des enfants avec des ateliers de poésie, texte et illustrations : le goût de la lecture, le plaisir de l’écriture, la découverte de la lecture à haute voix. Le constat sur le terrain m’impressionne, avec la poésie, un nouveau territoire d’apprentissage s’ouvre aux enfants. Que de la joie!
Vous avez fait des études en arts plastiques visuels à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Qu’est-ce qui a fait en sorte que vous ayez décidé de vous consacrer à la littérature jeunesse?
Mes études en arts visuels terminés, je cherche un emploi. J’ai toujours aimé les livres, un jour en bouquinant à la librairie La courte échelle, j’entends « on cherche quelqu’un pour le week-end ». Voilà, c’est parti, je deviens libraire malgré moi. Pendant plus d’un an, je découvre, émerveillée, des albums jeunesse du monde entier extraordinaires. Bertrand Gauthier, mon patron à l’époque, ferme la librairie, il veut se concentrer sur le développement de sa maison d’édition et m’encourage à prendre mes ailes. Je commence patiemment à me promener de maison d’édition en maison d’édition avec un immense portfolio!
Vous allez parfois dans les écoles pour rencontrer les petits lecteurs et lectrices. Que vous apprennent-ils?
Quand on travaille avec les petits, on apprend assez vite à ne pas se prendre trop au sérieux, leur désir d’apprendre est immense, emprunte souvent des chemins inattendus. Avec leurs petites mains, leurs grands cœurs, une vision du monde peu orthodoxe, ils sont de vrais poèmes sur pattes.

Dans un questionnaire proposé par les éditions Dominique et compagnie, vous dites : « Mes meilleures idées m’arrivent quand je n’ai aucune attente. Je suis guidée juste par le seul désir de m’amuser. » Qu’est-ce qui vous amuse?
Les créateurs en général sont des cueilleurs, des voleurs, des faiseurs de liens. Je possède cette ouverture, cette attention qui peut générer tout à coup une étincelle. J’observe, j’écoute, je m’amuse. Les humains me touchent profondément. Je suis émue, de plus en plus, par la beauté de la nature : les forêts, les oiseaux, les arbres… Ma perception s’affirme, je me sens minuscule dans un univers immense, mystérieux.
Votre élan vers la poésie prend son envol avec la publication de Quand j’écris avec mon cœur (La Bagnole), album pour lequel par ailleurs vous avez été finaliste pour le prestigieux prix TD. Racontez-nous comment il a pris forme.
Mon intention clarifiée d’écrire un livre de poésie pour les enfants, quel déferlement! Un débordement de mots, de phrases, de poèmes accompagnés d’esquisses enlevantes. Le mot magique, poésie, me permettant de tout écrire. De puiser dans les questionnements de mon enfance toujours sans réponses. J’étais tellement heureuse.
Quels créateurs ou créatrices admirez-vous le plus?
Au Québec, il y en a tellement! Je vais plutôt vous parler de mes deux coups de cœur de l’année. En littérature, un tout petit livre, Le roitelet de Jean-François Beauchemin. Une splendeur de sensibilité, de délicatesse. En images, Tokaido, une série de gravures sur bois de Hiroshige, un maître graveur japonais, pour les couleurs et les compositions formidables.
Vous avez remporté deux fois plutôt qu’une un Prix littéraire du Gouverneur général, d’abord avec Dormez bien, Mme Ming (1993, Annick Press), puis avec Une île dans la soupe (2002, Les 400 coups). Est-ce que les marques de reconnaissance stimulent votre création?
La reconnaissance, les prix me tombent dessus en étoiles filantes. Je suis éblouie, je saute de joie. Moi. Vraiment moi? Quelques jours plus tard, je suis déjà ailleurs. En travaillant, je ne pense jamais à ça. Bien sûr l’aspect monétaire est toujours bienvenu et devient en quelque sorte une bourse de travail très appréciée.
Y a-t-il un projet de livre que vous rêvez secrètement d’accomplir?
Depuis deux ans j’expérimente l’estampe à l’Atelier circulaire, un centre d’artistes en arts imprimés, en réalisant des monotypes. Je roule, je gratte, je frotte, je peins sur des plaques de plexiglas. Puis j’imprime sur du papier à l’aide de magnifiques presses anciennes. Vous dire le bonheur! Beaucoup de liberté de gestes et d’interprétation.
Je rêve de me servir de cette approche en créant des images pour accompagner un texte, pas nécessairement pour les enfants, rendant hommage à la beauté de la nature foisonnante.

Photo : © Mirabelle Ricard
















