L’État de droit, c’est ce qui nous protège de l’arbitraire, c’est le principe central selon lequel rien ni personne n’est au-dessus des lois. À cela est venu se juxtaposer, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le paradigme des droits fondamentaux, visant à protéger les minorités vulnérables. « Et ça crée des petits miracles : le droit des travailleurs à se syndiquer, la protection de la liberté d’expression, le droit à l’avortement, la protection des droits linguistiques au Québec… », rappelle l’avocat, enseignant et auteur Frédéric Bérard.
En toute transparence, la première chose que l’on ressent à la lecture d’Au chevet de la démocratie, c’est une forme d’abattement devant l’ampleur des coups portés de toutes parts à l’État de droit, par des adversaires de plus en plus hargneux. C’est aussi une appréhension face à la montée d’une extrême droite désinhibée, qui ne craint plus de tenir ouvertement des propos fascisants.
La fenêtre d’Overton — ce qu’il est acceptable de dire dans l’espace public — a glissé vers la droite la plus dure. Des théories complotistes et racistes, comme celle du grand remplacement, sont discutées en ondes. Aux États-Unis, Elon Musk n’hésite pas à faire des saluts nazis (sans conséquence aucune) tandis que Donald Trump déploie sa « police de l’immigration », ICE, qui n’est autre qu’une milice armée… « Ce n’est plus une fenêtre, c’est un solarium, déplore Frédéric Bérard. Le seul contre-exemple qui me vient, c’est ce bozo de CNews1 qui s’est fait taper sur les doigts pour avoir parlé de jeter les migrants dans la Méditerranée. Et je serais prêt à gager que dans six mois, on pourra dire des choses pareilles sans que ce soit un problème. »
L’ère de la post-vérité
La présidence de Donald Trump est marquée par un niveau de mensonges éhontés jamais atteint, plus de 30 000 rien que pendant son premier mandat. La quantité de faussetés est telle que l’information factuelle se retrouve noyée, presque effacée. Cette stratégie visant à « inonder la zone », imaginée par Steve Bannon, ancien stratège de Trump, a malheureusement été reprise un peu partout dans le monde.
Mais si dire des énormités est facile, rétablir la vérité est non seulement ardu, mais infiniment plus chronophage. Résultat, le mensonge prend le pas sur les faits avérés et commence à s’ancrer dans l’esprit des gens. C’est ce qu’on appelle communément « le principe d’asymétrie des baratins » ou « la loi de Brandolini ».
« Mathieu Bock-Côté, qui est un fasciste dans l’âme, est un expert en la matière. Il fait du Brandolini sous stéroïdes. J’ai souvent débattu avec lui. Il garroche cinq énormités d’entrée de jeu : c’est comme si, aux échecs, il jouait cinq pions d’un coup, de manière parfaitement illégale, mais que le jeu devait continuer malgré tout. Alors tu essaies d’attaquer la première des absurdités, mais impossible de prendre de front les cinq », commente Frédéric Bérard.
On ne peut d’ores et déjà plus prendre pour argent comptant ce que disent les personnalités publiques. Et avec l’émergence de l’IA et la prolifération des deepfakes, on ne pourra bientôt plus croire ce qu’on voit. Dans ce contexte, comment faire confiance à qui que ce soit?
« Honnêtement, le socle sur lequel se sont construites nos démocraties n’est pas seulement en train de s’effriter, il est en train de s’écrouler. Dans un livre intitulé La bêtise insiste toujours (Somme toute, 2021), je posais cette question : “Est-ce qu’une démocratie peut survivre sans lien rationnel?” Pour moi, c’est non. Il faut au moins qu’on puisse se mettre d’accord sur les faits. Après, peut-être, on s’obstinera sur leur interprétation, sur les conclusions à tirer, c’est la beauté de la démocratie. Mais si on ne peut pas s’entendre sur les faits, nous vivons quasiment dans des univers parallèles », regrette l’auteur.
Pour étayer son propos, l’auteur convoque la philosophe Hannah Arendt, « quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger ».
L’exemple le plus marquant de ce délitement? L’Amérique MAGA. « Comment se fait-il que 35% des Américains soutiennent encore Trump alors qu’il est mentionné 38 000 fois dans le plus grand scandale de pédophilie de l’histoire? Comment est-il possible qu’un condamné pour viol, qui a volé des documents secrets, trafiqué le vote en Géorgie et appelé à la sédition soit réélu? », s’indigne Frédéric Bérard.
La jeunesse, ce vibrant espoir
Les chroniques réunies dans Au chevet de la démocratie dressent un inventaire terrible des attaques contre l’État de droit, de la détention d’Omar Khadr aux aspirations fascistes de Trump en passant par l’abolition du registre des armes à feu, le Brésil de Bolsonaro, Zemmour, la Charte des valeurs, les spins médiatiques de la CAQ…
Mais dans cette noirceur, un rayon de soleil brille encore. C’est celui de la jeunesse, déterminée à faire advenir un monde meilleur. Les chroniques où l’auteur parle de sa fille — engagée pour les droits des femmes et dans la lutte contre les changements climatiques — et de ses étudiants en droit sont un baume au cœur. « Parce que, peu importe ce qu’on choisit comme destinée, les valeurs, elles, résistent aux intempéries. Celles du temps et de l’Hommerie. Braver la fin du monde, en bref, à coups d’antidote, une jeune allumée à la fois. De l’espoir au compte-gouttes, mais espoir quand même », écrit Frédéric Bérard.
Et même si le combat ne se fait pas à armes égales, « d’un côté ils sont un million avec des tanks et la bombe atomique, de l’autre on est 68 avec à peu près rien », même s’il a reçu plusieurs menaces de mort, car identifié comme « caution intellectuelle antifa », Frédéric Bérard ne perd pas espoir.
Il reste convaincu d’une chose : « Il y a plus de bonnes personnes que de mauvaises. »
Photo : © Marili Clark
———–
1. Jean-Claude Dassier, chroniqueur de CNews — chaîne française d’extrême droite, propriété du milliardaire Vincent Bolloré —, a été écarté de l’antenne jusqu’à nouvel ordre pour des propos tenus en février 2026.













