Je me suis invitée chez Valérie.
Quand on m’a proposé de faire ce papier dans Les libraires, ça m’a un peu émue et j’ai lancé son nom parce que j’étais retombée dans Janvier tous les jours en plein mois de juin et ça m’avait donné envie de relire Chambres fortes et je me demandais justement comment allait Valérie. C’est qu’on a travaillé ensemble, dans une autre vie j’ai l’impression, entre les pans de soleil de la Maison de la littérature, la blanche et lente bibliothèque précieusement cachée dans une ruelle du Vieux-Québec.
On a repris contact par courriel formellement, officiellement. La première chose qu’elle m’a écrite, c’est qu’elle était émue de l’invitation. Ça m’a fait sourire. En se parlant trois semaines plus tard dans son salon, on va réaliser qu’on est les deux à la tête d’une adelphie une sœur un frère.
Les grandes sœurs qui ne s’attendaient pas à être choisies.
On planifie le moment de se rencontrer sans jamais vraiment parler d’où, et une fois la date convenue je lui demande si elle habite toujours au même endroit, en basse-ville, en assumant que c’est le lieu où elle est le plus inspirée. Parce que c’est la consigne de l’article. D’aller à la rencontre de ce qui fait l’autrice, des lieux qui lui tricotent le titre, et que j’avais souvenir d’un midi dans la salle du personnel à la Maison où elle me racontait qu’elle avait étendu son dernier recueil sur le plancher de son appartement pour lui jouer dans l’ordre.
Et parce que Chambres fortes fait écho à Une chambre à soi de Virginia Woolf, ça me semblait logique d’aller trouver l’autrice là où elle écrivait le plus creux. Où était le soi.
Bref, je me suis invitée chez Valérie.
Il faut aussi dire que j’avais envie de voir lesquelles des œuvres de Paul (Bordeleau, son chum — mari, pardon — bédéiste) allaient être accrochées aux murs, de rencontrer Olive, son chat, de voir qui dormait dans sa bibliothèque. Envie de voir l’envers de la femme que je n’ai lue et connue que dans des lieux communs.
Le soir d’avant, je réalise dans un flash que je ne lui ai pas laissé le choix. Je me trouve effrontée et je lui envoie un message, tard. Juste pour vérifier que la porte était réellement ouverte.
Oui oui, t’inquiète.
J’arrive chez elle en retard, à la course, c’est un lundi de juillet il fait chaud dehors et en dedans et nous portons toutes les deux une grande jupe de couleur claire. Nos cheveux sont ébouriffés d’humidité et avant de partir, on va prendre une photo ensemble dans le miroir et nos silhouettes en regardant vite pourraient facilement être interchangeables.

On s’installe sur les divans avec un café et elle me parle de combien elle aime ça ici. De la lumière qui entre, de son bureau trônant dans le coin, de tout de l’art qui se love aux surfaces et aux interstices. Je comprends. Il y a quelque chose de serein dans l’appartement de Valérie. Tout semble tellement à sa place, comme si chaque objet avait une histoire à raconter. C’est un lieu aimé, aimant, qui se remplit du temps qui passe et de ce qu’il accumule au passage.
Avant de commencer vraiment, on va aux nouvelles. Elle se rappelle quand j’écrivais mon deuxième roman au bureau d’accueil de la Maison, veut savoir ce que je fais depuis, je demande comment vont Julie et Corinne et Simon a pris sa retraite peux-tu croire à ça.
C’est plus un retour qu’une rencontre.
On parle de la grève des bibliothèques qui vient tout juste de finir, de comment elle a vécu ça. Sa meilleure vie d’autrice, de travailleuse autonome, me confie-t-elle. Quatre mois pour plancher sur tous ses projets, écriture mentorat édition, quatre mois bien remplis, partie à Paris deux fois, à rattraper le temps qui lui manque habituellement, après lequel elle court en dehors des horaires réguliers de la Maison. La culpabilité de ne pas être avec les collègues qui piquetaient est difficile à secouer, mais son bonheur est dans les ouvrages qui se créent.
Sans se lever des divans, on fait le tour du salon.
La collection de DVD et de CD m’impressionne, je ne me souviens plus de la dernière fois où j’ai vu ça. Valérie m’explique la nostalgie, l’engouement du rituel, le moment spécial où on visionne un film qui n’a pas été repêché de la mer essoufflante des plateformes, l’excitation de trouver Liaison fatale et Proposition indécente à deux dollars chacun au Jean Coutu. Dans ses préférés, La leçon de piano, Jeune fille interrompue, pas mal tout de David Lynch, les films de son enfance qui passaient à la télé.

Nos regards se posent sur les œuvres sur le mur : Cap au diamant, dessinée par Paul, une autre qu’il a ajoutée sournoisement sans lui en parler, une maison en relief de Charles-Étienne Brochu, des trouvailles-souvenirs, la bague illustrée qui a précédé la demande en mariage. Je les ai toujours trouvés beaux, les deux ensemble. En écrivant ces lignes, je me dis que j’aurais dû lui dire.
Puis la bibliothèque, qui occupe tout le mur du fond. Les ouvrages classés par maison d’édition. J’ajoute à la liste des choses qu’on a de pareil : beaucoup beaucoup de québécois, des bibelots, d’autres œuvres d’art. J’oublie de lui demander la dernière chose qu’elle a lue, de me parler de ses livres préférés, de ce qui l’a marquée ado, du recueil qu’elle recommande à tout le monde. Ce sera pour un autre café, une autre fois peut-être.
Organiquement, on coule vers les projets du moment, ceux entrepris et avancés, ceux qui stagnent et dorment un peu. Après l’automne dernier chargé, avec Choix d’amour et Chambres fortes et le collectif Mortel·les, après toutes les rencontres et le brouhaha dans la foulée des sorties, après que ces livres-là ont vécu leur vie, ce qu’elle avait laissé sur la glace commence à s’ébrouer.
Parallèlement, un recueil sur la colère, sur ce qui tourne autour du cri, et un projet récit fragmenté, né d’une résidence en Allemagne.
Et puis la conversation se perd quelque part entre les livres et la vie, sur comment ils se courent après et se rencontrent quelquefois de plein fouet. S’immiscent les maladies de nos pères, le sien décédé il y a quelques mois, sa photo en veille sur la bibliothèque, à la hauteur des yeux. On parle de la fin de sa vie, de sa douceur, emmitouflés les uns sur les autres juste avant Noël. De la neige qui tombait dehors, se couchait sur le sol au ralenti.

Dans la canicule l’appartement sent le sapin et le froid, l’espace d’un instant.
Elle effleure le fait que son projet récit à venir s’adressait déjà à un deuil, un deuil vieux de trente ans, avant que son père ne commence à s’éteindre. La coïncidence goûte creux, bouscule l’approche le propos les mots, maintenant qu’elle a vu la mort venir de loin. Qu’elle l’a attendue, insaisissable et inévitable, tenant la main de son père qui avait demandé l’aide médicale à mourir. Une autre forme de choix d’amour. Toujours bien assises sur le divan, jamais quand on parle de la mort la conversation ne pèse.
Je lui pose la seule question que j’avais préparée vraiment en amont : où est-ce qu’elle arrête le vrai dans ses livres. Comment elle décide ce qu’elle y met de soi et ce qu’elle invente. Où elle glisse les limites. La question qui m’est venue en réalisant que j’allais devoir écrire, un peu pour la première fois, sur quelqu’un que je n’invente pas.
Elle me ramène à Janvier tous les jours, qui était au départ une collection de fragments sur une relation amoureuse qui dégringole dans la basse-ville de Québec et qui a changé de peau complètement lors d’une résidence en France, au fil de la distance et des rencontres et des jours passés dans un petit village idyllique aux allures impossiblement clichées. La rupture transformée en amitié et les fragments recollés en récit, et était-ce la rivière qui coulait aux abords du village ou les gens qu’elle y croisaient et qui la reconnaissaient, mais la vie s’est immiscée dans le livre, y a bousculé la mémoire, s’est mêlée à la fiction.

L’expérience est autre pour Un choix d’amour, où elle avait la volonté de rester tout près des souvenirs, mais où l’écriture, souvent inconfortable, la poussait à se demander si elle avait vraiment envie d’aller là ou là, de partager tel ou tel détail, et face aux éléments de fiction qui cherchaient à s’insérer, elle a fini par se donner le conseil qu’elle donne souvent à ses mentoré.es : « C’est toi, l’autrice, tu ne dois rien à personne dans l’écriture de ce livre-là. » Elle évoque qu’au-delà du désir de raconter ses propres expériences, sa propre histoire entourant l’interruption de grossesse et la non-maternité, l’écriture n’existe jamais seule et dans l’exploration qui entoure, dans la lecture des textes d’autres qui racontent leurs propres histoires d’avortement, ça nous dépassera toujours combien les échos peuvent teinter, nourrir les nôtres. Et la parole ainsi reste mouvante, à l’écoute, et celle de Valérie choisit de rester « fidèle au ressenti plutôt qu’à l’exactitude de ce qui est raconté ».
Au mur, une photo capture mon attention, deux femmes floues en noir en blanc. On revient sur nos familles nos sœurs, la sienne, qui a pris la photo, avec qui elle a vécu longtemps, et qui s’est installée chez ses parents pour accompagner leur père pendant la fin. Je m’exclame à la coïncidence. Ma sœur, avec qui j’ai vécu un long moment, est retournée il y a quelques mois dans notre Bas-Saint-Laurent natal pour être près des parents.
Le miroir n’arrête pas de se renvoyer l’image, on dirait. Floue, mais en couleur.

Avec un calme et une clarté qui me saisissent, on discute tranquillement de comment lorsque tout est fragile on se ramène au noyau, à ceux qui nous aiment à notre plus vulnérable, notre plus triste. Sur comment les épreuves nous changent et nous unissent autour de ceux qui nous quittent.
Je devine la réponse, mais je lui demande si ça a changé beaucoup de choses. Si ça les a rapprochés.
Oui, vraiment.
On parle de la vie qui s’en vient. D’enfants, rapidement, si j’en veux je ne sais vraiment pas. On se demande on a quel âge. Elle 45 moi 30 et je trouve ça doux si dans quinze ans la vie ressemble à ça. Si je peux arriver à être solide et rêveuse comme ça. On se regarde l’une l’autre et nos beaux chiffres ronds, nos étapes un peu charnières, se compare aux trajectoires de nos mères nos grand-mères à ces âges-là, soulagées de notre luxe d’avoir le choix. De pouvoir passer des journées à écrire, que ce soit notre travail, d’avoir un bureau et un toit et des gens qui nous lisent.
Ma visite tire à sa fin, je me lève pour immortaliser le rack à DVD avec ma caméra à films, son père entre les livres, l’ombre qui se glisse dans le coin lecture, les tatouages sur ses bras. Elle m’indique que je peux monter à la chambre pour voir la chatte, si je veux. Je ne me le fais pas dire deux fois, rejoins Olive pour prendre quelques photos d’elle sur le lit. Je gratte derrière ses oreilles grises et elle se laisse faire, affalée de chaleur et de sommeil. L’animal dormant dans la chambre à soi. Seule à l’étage là où ils dorment j’ai l’impression de baigner dans un moment d’intimité secret, voyeuse silencieuse d’un avant-midi d’été.
Je redescends, on se dit merci à la prochaine, encore un peu émues d’avoir été choisies. Dans l’escalier jusqu’à la rue, je prends un grand respire. Quelque chose de clair dans la poitrine. Cette conversation m’a fait du bien.
Je retourne chez moi par le parc, pleine de mots et de soleil, m’en vais écrire sur le fait que je me suis invitée chez Valérie.

Virginie DeChamplain
Couronné du prix Jovette-Bernier, le premier roman de Virginie DeChamplain, Les falaises, abordait le deuil de la mère et la filiation, tandis que son deuxième, Avant de brûler (La Peuplade), imagine une histoire postapocalyptique. Alors que le monde a été ravagé par de grands feux, des déluges et des canicules, deux femmes, qui ne se connaissent pas, trouvent refuge en forêt. Là, elles pourront s’apprivoiser et panser leurs blessures. Deux œuvres émouvantes et féministes au souffle envoûtant, qui s’avèrent, chacune à sa façon, des odes à la nature. [AM]
Photo de Valérie Forgues : © Marilyn Forgues
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Photo de Virginie DeChamplain : © Émilie Dumais




















