Les Irlandais du Nord ont plus de soixante-dix mots pour exprimer le sentiment d’ivresse. Mon préféré est cabbaged.
Eric Dupont, auteur de La fiancée américaine, me donne rendez-vous au Faculty Club de l’Université McGill où il est professeur pour le party d’huîtres annuel. Eric est mon ami depuis plus de vingt ans, donc il sait que la dernière fois que j’ai mangé une huître (lors d’un voyage de Noël à Ericeira au Portugal avec ma mère en deuil), j’ai failli mourir. Je trouve cela tout à fait normal de vouloir tuer son éditeur. Je suis passive agressive comme ma grand-mère britannique, donc je comprends qu’on ne fait que décevoir les écrivains. Nous avons tout de même réussi à vendre plus de 60 000 exemplaires de son opus magnum, un immense succès populaire qui se ressent encore aujourd’hui. Mais je sais que ce ne sera jamais assez pour lui, et pour moi non plus. On a des personnalités un peu similaires, lui et moi. On porte tous les deux des vestes en tweed.
Le Faculty Club a été construit pour la famille du baron Alfred von Baumgarten, un riche industriel allemand qui possédait des raffineries de sucre. Le manoir victorien en flanc de montagne était doté d’une salle de bal afin que ses deux filles, Elsa et Mimi, trouvent un mari. Le plancher à ressorts donnait aux danseurs une impression de légèreté.
Quand j’arrive ce soir-là, Eric est devant le bâtiment de la rue McTavish devenue piétonne, en conversation avec une femme en trench qui le félicite pour la parution de son nouveau roman, La ricaneuse, qui vient tout juste de sortir. En partant, elle se retourne vers moi pour me dire de faire attention : le manoir est hanté.
J’ai un peu peur, car depuis deux ans, j’essaye d’arrêter de boire de l’alcool et je me sens comme Sisyphe qui pousse sa roche. Depuis l’été dernier, je me suis donné beaucoup de « permissions ». Je me suis dit que j’avais le droit de boire uniquement quand j’étais avec l’auteur de La fiancée américaine et dans aucune autre circonstance.

Nous avons commencé par fréquenter de façon ironique la crêperie Chez Suzette l’hiver dernier. Pour notre défense, ce resto est le seul endroit non gentrifié de notre quartier et il propose le skidoo, un cocktail de rhum brun avec lait et épices à vin chaud qu’il est possible de commander chaud ou froid. Eric m’avait alors raconté qu’il écrivait un énorme chapitre au sujet des bibittes à patates dans lequel les habitants de Montréal, contrariés par leurs récoltes ravagées, organisent une grande procession dans les rues de la ville afin de demander à la Vierge, en chantant des hymnes, d’exaucer leur vœu et d’éradiquer l’insecte. Comme une immense bible païenne, son œuvre est une source infinie de relectures, car elle propose une multiplicité d’univers. Vous souvenez-vous du miniroman dans le roman écrit par un des personnages de La route du lilas? Il suffisait à Juliette, dite « la baronne samedi », de se baigner dans une rivière pour que toutes les femmes qui vivent en aval tombent enceintes. Chassée de son pays natal pour sorcellerie, elle se retrouve instrumentalisée par une religieuse missionnaire qui souhaite régler le problème de dénatalité au Québec en jetant Juliette à l’eau à la hauteur du pont Jacques-Cartier, à Montréal, afin que les anglophones de l’ouest de l’île, elles, ne tombent pas enceintes. Elle ne féconderait pour ainsi dire que les femmes des villes francophones. Deux mois plus tard, toutes les femmes en âge de procréer, de l’avenue De Lorimier au rocher Percé, sont enceintes. Je ne vous dévoile pas le punch, il faut absolument lire ce roman.
Ce soir-là, devant une crêpe forestière, il m’avait raconté plusieurs épisodes de ce qui allait devenir La ricaneuse, un roman inspiré d’un fait divers au sujet de Mary Gallagher, une belle-de-nuit tuée dans la nuit du 27 juin 1879 au cœur du quartier Griffintown. Sa meilleure amie Susan Kennedy avait été accusée du meurtre, qui avait eu lieu au 242, rue William, et condamnée devant un jury composé de douze hommes. Son coaccusé, Micheal Flanagan, un débardeur au port de Montréal, avait été blanchi et relâché, et il était mort noyé dans le canal de Lachine le jour où Susan Kennedy devait recevoir sa sentence. Mary Gallagher est ainsi devenue le fantôme le plus célèbre de Montréal.

Eric s’inspire beaucoup de paraboles et de contes de fées. Le mythe de la naissance est une explication légendaire de l’origine de l’humanité présente dans plusieurs cultures afin de pallier l’embarras des parents face aux réalités de la conception. On racontait alors aux enfants curieux des histoires folkloriques afin de ne pas avoir à s’éterniser sur les mécanismes de la fécondation. En Alsace, la cigogne pêchait les bébés dans un lac argenté à l’aide d’un filet d’or. Ailleurs, les bébés naissaient dans des choux ou des champs de roses. Dans La ricaneuse, Eric Dupont s’inscrit dans cet héritage folklorique tout en montréalisant la légende, en faisant naître une de ses héroïnes dans un melon brodé. Le lecteur a l’impression d’entrer dans la scène comme il entre dans sa maison.
Écrire, c’est un peu comme être hanté par le fantôme du baron du sucre. L’inspiration vous traverse un instant puis vous quitte. Il ne faut pas forcer les choses. Au Faculty Club, les huîtres Raspberry Point et Pickle Point sont servies en bar à volonté avec un buffet chaud qui comprend un gratin dauphinois style Rockefeller, des portafoglio à l’huître et de la quiche huître, épinard et brie. Eric empile cinquante huîtres sur son assiette. J’en mets quatre dans la mienne. Eric Dupont m’a jeté un sort depuis la lecture de son premier livre, Voleurs de sucre, une autofiction qui met en scène son père policier à la SQ en lutte contre « les Ailzes », comprendre les Hell’s Angels, dans une Gaspésie magique où les amitiés sont indestructibles et les ennemis diaboliques. Ses premiers livres sont en quelque sorte de magnifiques revanches sur son enfance. Comme il était issu d’une maison tumultueuse, j’ai toujours trouvé étonnant que son écriture ne soit pas plus marquée par la mélancolie, la rancœur, l’amertume et la douleur. Ses autofictions sont des chants qui racontent les six femmes qu’a eues son père policier/beau parleur qui a fait des ravages dans la vallée de la Matapédia, par amour. Eric Dupont, lui, a appris à affronter le chaos spirituel à travers l’art. Sa prose était déjà naturellement dramatique avec une syntaxe d’une limpidité à réveiller les morts.

Vingt ans plus tard, il est maintenant directeur de son département à McGill, qui compte plus de soixante chargés de cours et dix profs. Je lui demande comment il fait pour écrire des romans d’une telle ampleur dans ce contexte. Il m’explique que l’écriture est comme une sublime maladie ou une fièvre puissante. Elle consume tout dans sa vie : son cœur, son âme, son esprit, ses jours, ses nuits. Il n’ira pas à Coney Island avec son mari ce week-end boire une bière à cinq dollars chez Paul’s Daughter, car il doit accorder un entretien pour la sortie de La ricaneuse. Je lui demande si ça lui procure plus de souffrance ou de satisfaction. Il me répond que ça importe peu, car ce n’est pas un choix : il doit écrire. Quand il travaillait sur La fiancée américaine, il dessinait des scènes qui lui venaient la nuit dans l’urgence. Il me dit que l’enseignement lui apporte également de la satisfaction. Quand il enseignait à Toronto, une étudiante d’origine guinéenne semblait être sans repères depuis son arrivée au Canada et risquait l’expulsion, car elle était en retard à ses cours et rendez-vous. Elle lui avait confié les traumatismes et guerres de clan dont elle avait été victime. Il lui avait donné un petit réveille-matin afin qu’elle arrive aux cours à temps. Récemment, presque deux décennies plus tard, alors qu’il se trouvait dans le métro de Toronto pour visiter un ami, il l’a croisée comme par coïncidence et, petit miracle de la vie, elle a sorti le réveille-matin de son sac à main. Elle portait toujours avec elle ce souvenir d’un professeur qui avait cru en elle. Quand on travaille avec des jeunes au quotidien, on change des vies.
La salle de bal du Faculty Club est remplie. L’endroit nous offre un voyage dans le temps. Des lustres pendent du plafond, les murs sont tendus de papier peint et des portraits de femmes fin-de-siècle semblent nous observer. Un octogénaire avec un nœud papillon s’avance vers nous et dépose deux verres de vin blanc sur notre table. Je m’exclame « Que notre joie demeure! » en guise de toast. Un clin d’œil à un leitmotiv présent dans La fiancée américaine.

Quand on plonge dans les livres d’Eric Dupont, on passe facilement de l’autre côté du miroir. Dans La ricaneuse, le lecteur ouvre la porte de la taverne de Charles McKiernan et s’assoit parmi les débardeurs du port et autres travailleurs maritimes. À l’époque, les écailles d’huîtres jonchaient le sol de l’établissement, car tous les mardis, les bateaux arrivaient de Gaspésie avec des boisseaux d’huîtres qui étaient ensuite vendues cinq sous la pelletée. En face de la place Royale, une petite île maintenant engloutie portait même le nom de l’île aux Huîtres. Le bâtiment adjacent, qui abritait la taverne The Crown and Sceptre, est toujours debout sur la rue de la Commune, coin de Callière. Bien plus qu’un tavernier haut en couleur, Charles McKiernan a été une figure des luttes sociales à Montréal. Poète et philanthrope, il a notamment soutenu les grévistes du canal de Lachine en 1877. Un hymne à sa générosité est gravé comme épitaphe sur son monument funéraire dans le cimetière Mont-Royal.
Quand on sort du Faculty Club, le ciel est électrique. Des éclairs roses traversent l’horizon au-dessus du fleuve. Le quartier est à la fête. On plonge dans un speakeasy sombre caché derrière un salon de coiffure brésilien sur la rue de la Montagne. Dans cet endroit bondé, pas plus grand qu’un placard à balais, il n’y a pas de menu; le serveur pose deux verres givrés sur la table en malachite. Le liquide laiteux garni d’une feuille séchée embrase mon plexus solaire. Chaque gorgée est comme embrasser quelqu’un qui vient de fumer une cigarette.

Assis à mes côtés sur la banquette de velours ambré, Eric me raconte que les auteurs passent parfois à travers des étapes comme l’optimisme, l’amusement, la perplexité, l’ennui et l’horreur face à leur propre manuscrit. Mon rôle est peut-être de faire tenir l’espoir. C’est comme le personnage dans la toile de Goya, El Hechizado por Fuerza (1798). Un démon tient dans sa main une lampe que le personnage principal doit toujours garder allumée et remplie d’huile, car sa vie en dépend. En rentrant à trois heures du matin, j’achète un Tetra Pak de vin blanc chez Couche-Tard. Celui qu’on se procure habituellement pour faire cuire des moules (aussi offert en format de quatre boîtes à boire). La caissière ronronne : veux-tu un 6/49? Je ne sais plus si c’est pire ou moins pire que lorsque je vivais en Asie au début de la vingtaine et que je buvais en cachette du vin de riz distillé par la vendeuse ambulante d’horoscopes et de paris sportifs.
Voici ce que je sais maintenant : la magie de la lecture se déploie véritablement quand un auteur touche le nerf d’une émotion qu’on ignorait ressentir et soudain, c’est comme si une lumière s’allumait dans une pièce noire, comme une épiphanie. Les grandes œuvres laissent aussi de l’espace au lecteur et provoquent l’inspiration. Je crois que c’est ce que réussit à faire Eric Dupont et c’est pour cette raison qu’il a atteint un public aussi large. Un tableau noir sur le trottoir de ma rue m’informe que les mimosas sont à volonté pour 19,95$ au pub Saint-Pierre. Je résiste. Je note que ce serait un bon endroit pour Eric et moi. Il pense déjà à son prochain roman. Une lune se lève, énorme, rose au-dessus d’Habitat 67.
Le lendemain, il me texte l’émoji suivant : 😵💫

Mélanie Vincelette
Écrivaine et éditrice, Mélanie Vincelette a fondé les éditions Marchand de feuilles en 2000, ainsi que la revue littéraire Zinc en 2003. En 2006, elle a été lauréate du Prix littéraire Radio-Canada dans la catégorie « Récit ». Elle a publié des recueils de nouvelles, Petites géographies orientales (Marchand de feuilles) et Qui a tué Magellan? et autres nouvelles (BQ), récompensé du prix Adrienne-Choquette, ainsi que des romans, Crimes horticoles (Robert Laffont), couronné du prix Anne-Hébert, et Polynie (BQ), un thriller nordique dans lequel un homme est retrouvé mort dans une chambre de motel à Iqaluit. Son frère entreprend de découvrir pourquoi il a été tué. Celle qui dirige la maison d’édition ayant pour devise de « dilater les cœurs » nous convie à découvrir l’univers foisonnant d’Eric Dupont. [AM]
Photo de Mélanie Vincelette : © Alexandra Bolduc
Toutes les autres photos : © Isabelle Lafontaine




















