Karine Rosso incarne plusieurs rôles dans notre milieu littéraire. Elle est autrice, membre fondatrice de l’Euguélionne (première librairie féministe du Québec), professeure d’études littéraires, chercheuse dans la sphère universitaire et chroniqueuse à la radio.
Je savais que le fait de plonger dans les différentes articulations de son univers créatif m’offrirait un cadre structurel à travers lequel des réflexions s’imbriqueraient de manière fluide.
À travers les manifestations créatives que j’explore dans ma pratique artistique, j’essaie de préserver les limites entre le réel, la théorie et la fiction. Or, je savais, en acceptant d’écrire ce portrait, que j’allais devoir jongler avec des contraintes superposées. Lorsque l’on connaît une personne sous différentes réalités, l’acte d’écrire et de décrire peut s’avérer complexe.
On m’a demandé de photographier son espace de création. Espace que, dans mon cas, je ne dévoile à personne, car je connais l’aspect sacré des lieux d’écriture. On me suggérait de décrire notre rencontre, mais on ne rencontre jamais quelqu’un, on le côtoie. On aurait voulu avoir accès à son univers. Mais les univers sont pluriels, infinis et, souvent, indicibles.
J’ai rencontré l’être humain avant de rencontrer l’écrivaine. Nous étions dans un lieu rempli d’auteurices qui parlaient fort. Je ne connaissais presque personne. C’est avec Karine que l’échange s’est avéré réel. Nous avons parlé d’écriture en espagnol. Le fait de pouvoir communiquer avec elle dans cette langue commune a signifié à mes yeux : aller là où ça compte, nous évader, trouver refuge.
Nous avons évoqué des références, pour la plupart méconnues dans ce territoire que nous habitons, elle depuis sa naissance, moi, depuis mon adolescence. Nous avons parlé de Julio Cortázar, du roulement francophone de ses « r » lorsqu’il parlait en espagnol. Détail qui dévoile une langue maîtrisée, mais apprise au sein d’une famille constituée d’une multiplicité de cultures. Elle se reconnaît dans l’accent de ce géant argentin, né à Bruxelles et ayant vécu presque toute sa vie à Paris. Cortázar a été l’ami intime de Cristina Peri-Rossi, écrivaine phare, lauréate du prix Cervantès, et dont les livres sont pour la plupart discontinus ou introuvables. Exilée en Espagne depuis la dictature militaire uruguayenne, Peri-Rossi, immense poète, romancière sans scrupules, a contribué à ma pratique comme personne n’a pu le faire. Mais je n’ai pas besoin de m’éterniser en éloges pour que Karine Rosso accueille mon engouement débordant. Nous partageons des passions communes.

J’ai écrit, un jour : « J’habite la terre par morceaux dans l’espace de mes pas. »
Mon amitié avec Karine pourrait incarner l’image de deux personnes qui avancent, l’une à côté de l’autre.
Nos pas, avançant en alternance, comblent l’espace de l’une et de l’autre.
Il y a un an, dans un café, nous avons parlé tout en travaillant, écrans en miroir, sur des engagements respectifs que nous devions accomplir. Je préparais une correspondance littéraire avec l’autrice Eva Baltasar dans le cadre du Festival international de la littérature. Karine venait tout juste de présenter son roman, Permafrost, dans une chronique à la radio. C’est sur Boulder que je devais me baser pour entamer ma correspondance. Karine m’a confié son admiration pour cette écrivaine que je ne connaissais pas encore. Je lui ai raconté l’intrigue de son deuxième livre, pas encore disponible en français à l’époque (on m’avait fait parvenir un exemplaire de presse).
Déjà à l’époque, nos trajectoires s’enchâssaient.
Il y a quelques jours, elle m’a demandé si je connaissais des références théoriques autour de la notion des constellations artistiques, m’avouant que le concept l’interpellait, car il surgissait de manière récurrente dans ses échanges avec d’autres autrices. Je lui ai avoué la manière dont j’entre en relation avec des voix avec lesquelles je sens que mon registre créatif peut reconnaître des résonances connexes.

Ma définition de constellations intellectuelles traverse les cultures, les démarches, les postures et les manifestations artistiques. Il s’agit souvent de liens que j’établis en découvrant des œuvres portées par des personnes aux origines communes, mais dont les trajectoires humaines diffèrent, créant ainsi des réflexions autour d’enjeux qui me paraissent cruciaux: féminisme, sociologie, littérature.
Les références jaillissent à travers des auteurices que je lis, que je côtoie et que je respecte. Il ne s’agit pas, ici, d’énumérer des écrivains sans établir des corrélations, mais plutôt d’évoquer la manière dont un univers nous mène vers un autre. Car je crois que la création de constellations est indispensable dans la trajectoire d’une vie ponctuée par la pratique artistique.
En recevant mes pistes autour de l’intertextualité, l’intermédiarité, et l’interconnexion entre auteurices que j’admire et qui alimentent ma pratique, Karine m’a demandé : et nous?
Je n’ose pas lui dire que son rôle de professeure de littérature m’intimide encore. Car j’essaie depuis quelques années de trouver l’articulation juste autour de l’intellectualisme crypté, écrasant et élitiste que j’ai côtoyé pendant mes années en études littéraires à l’université.
Avec elle, je peux parler de tout. Je ne ressens aucun jugement de sa part. Nous n’avons pas besoin de nous prouver. Mais je ne sais pas si je fais partie des personnes avec lesquelles elle réfléchit sur le plan théorique. Je ne dis pas cela de manière grave ni sur un ton de reproche. C’est sans doute l’hybridité de nos échanges qui préserve la profondeur de nos liens.

Notre rencontre nous précède. Nous partageons des expériences à travers lesquelles nos écritures ont eu à survivre. Le poids concret et symbolique des institutions, les avis hiérarchiques, les directions littéraires imposées sur nos projets ont produit des décombres que nous portons. On a déjà demandé à Karine de choisir entre l’art, la littérature et la théorie. On lui a proposé de raconter son récit de vie, sans établir des relations directes avec sa recherche académique. On a voulu la scinder, la formater, la classer.
Nos univers communs ont privilégié la mouvance.
Karine retrace les complexités qui nous entourent lorsqu’elle prend la parole. J’admire sa rigueur. Sa survivance académique lui aura permis de se munir de cadres théoriques solides. Lorsque nous partageons des interventions publiques, elle est toujours prête à affronter les violences éventuelles. Ses intuitions sont toujours accompagnées de lectures qui répertorient les dynamiques de pouvoir. Elle en parle dans chacun de ses livres. Son récit est soutenu.
Karine inscrit, dans son écriture, les racines qui la constituent. La circularité qui régit la temporalité dans la littérature hispano-américaine, elle l’incarne à son tour, faisant converger dans ses textes : le passé, le présent, et les présages.
Son regard critique se pose sur des figures immenses : Sabato côtoie Nelly Arcan dans le cadre de ses recherches ainsi que dans ses projets de création. Karine dit changer uniquement le nom des personnages lorsque les personnes qui les ont inspirés ne peuvent plus raconter leurs histoires. Mais c’est surtout la sienne qu’elle raconte. À travers ses romans, ses correspondances littéraires, ses participations à des collectifs, ce sont ses traversées multiples et complexes qui trouvent des lieux habitables dans son univers littéraire hybride.

Dans ses livres, elle convoque des aspects de sa culture colombienne. Mais ce qui prévaut, c’est son rapport au chancellement qui se produit dans la rencontre de personnes aux origines communes, mais aux trajectoires diverses. Karine est consciente de chaque aspect de son identité éclatée. Ses questionnements, sa quête, son intérêt profond envers les axes qui constituent son histoire métisse se manifestent dans la correspondance intitulée Nous sommes un continent, engagée avec Nicholas Dawson.
L’enchâssement des réflexions entre Karine Rosso et Nicholas Dawson déploie un regard théorique sur la complexité des réalités historiques, sociologiques, féministes et anthropologiques en Amérique latine tout en dressant un portrait sur leurs démarches respectives en tant que voix littéraires issues des diversités culturelles évoluant dans une société nord-américaine, capitaliste et privilégiée. Leur correspondance déploie une vision rigoureuse du rôle complexe qu’on tend parfois à nous forcer d’adopter en tant qu’auteurices issu.es des transversalités. Nous ne serons jamais une carte postale. Nous sommes le paysage qui dépasse les champs de vision des touristes qui côtoient nos récits.

Karine Rosso publiera à l’automne 2024 Entre l’île et la tortue, roman qui retrace l’expérience interrelationnelle d’un personnage aux prises avec un diagnostic de maladie reçu en contexte pandémique.
Univers fragmenté : La narration adressée à la deuxième personne du singulier fait chanceler le rôle du récepteur : Qui nomme? Qui observe? Qui incarne l’histoire? Qui subit la réalité?
« Tu travailles sans cesse, le jour, la nuit, tu passes tes soirées “libres” a délier tes chaînes : tu ne le sais pas, mais tu attends un miracle.
Il viendra. »

C’est à travers la lecture du manuscrit de ce livre que je sens avoir côtoyé l’univers en expansion de Karine Rosso.
« Que faire maintenant que le temps s’effondre? »
La confiance qui découle des lectures auxquelles on nous permet d’assister en cours d’écriture est sans doute le geste le plus précieux entre écrivains et écrivaines. Karine m’a permis de lire son manuscrit à travers plusieurs étapes de son processus créatif. C’est grâce à la prise de conscience de ce privilège que je décide de ne pas décrire de manière explicite son espace de travail.
Nous sommes dans son bureau, je photographie son espace créatif. Je déplace sa pile de carnets. Elle fige et me confie l’anxiété que cela lui provoque. Son lieu répond à un ordre intime. La pile de carnets reste à sa place. Elle ne l’étale jamais. Elle empile et range chaque carnet une fois terminé. Je lui avoue ma fascination concernant le fait qu’elle les remplit du début à la fin, tandis que je suis du genre à habiter plus d’une dizaine de carnets à la fois. Je décide de ne pas toucher aux objets qui gisent sur les étagères de ses bibliothèques.
Elle me dit que son ancienne profession de libraire lui fait ranger ses livres comme si elle s’apprêtait à les présenter au monde.
Chaque emplacement respecte une logique. Les thématiques se côtoient sans hiérarchie. Mais elle a une section avec des livres à lire, des livres qui accompagnent son écriture, des livres qu’elle a publiés, des livres qu’elle met à l’étude en tant que professeure.
Il est tard, la maison est remplie d’êtres chers. Une célébration se déroule dans le salon. Sur ma caméra, l’absence de lumière naturelle donne des photographies en mouvement. Je décide de rendre les images encore plus abstraites. Je les modifie, les imprime, les camoufle. Je transforme les traces de son espace d’écriture en œuvres visuelles. On dirait des imageries poétiques.
Le temps s’écoule. La date de remise du portrait est dépassée. Mais je décide d’abdiquer. Et je finis par remettre les traces de mon parcours à travers l’univers littéraire de Karine Rosso.
L’univers des écrivains et écrivaines est souvent indicible, indescriptible, éclaté, fragmenté et secret. Et c’est ainsi que j’ai tenté d’honorer le sien.

Lula Carballo
En plus d’offrir des ateliers de création, Lula Carballo a coécrit l’album jeunesse Ensemble nous voyageons (Dent-de-lion) et publié le récit Créatures du hasard (Le Cheval d’août), qui sera adapté au grand écran, racontant le quotidien de son enfance en Uruguay et teinté par les femmes de sa famille (trop) intéressées par les jeux de hasard. Ce thème réapparaît dans son nouveau roman, Maquina (Leméac), où Luz travaille au casino pour tenter de comprendre de l’intérieur le problème de dépendance de sa grand-mère. C’est là qu’elle fera la rencontre obsédante de la fascinante madame B. [AM]
Photo de Karine Rosso : © Cédric Trahan
Toutes les autres photos : © Lula Carballo
Photo de Lula Carballo : © Justine Latour




















