Avec cette période insensée de la « Harlem Renaissance », vous aviez un territoire et une tranche d’histoire sociale, politique et culturelle très dense et complexe à restituer en toile de fond. Ce n’était pas trop intimidant au début?
Aurélie Lévy : Oui, nous avons ressenti une grande responsabilité morale et historique, puisque nous avons écrit au moment où Black Lives Matter prenait son essor. Et puis, comme dans tout récit historique, il nous fallait intégrer une foule d’éléments indissociables du contexte sans briser le rythme de la narration. Rapidement, on s’est dit que la réponse pouvait venir du format, le roman graphique offre une grande liberté pour inventer des solutions disruptives : un film muet explique le business de la loterie illégale, un plateau de Monopoly illustre les méthodes de Schultz… Et on s’est amusées aussi à briser le quatrième mur : les personnages vont au cinéma voir un western, et un comédien à l’écran interpelle le lecteur pour lui expliquer une citation de James Baldwin… Ensuite, eh bien, c’est plus facile de construire une documentation solide quand on est sur place. Les bibliothèques, musées, archives de Harlem nous tendaient les bras, et nous avions la chance de marcher dans les rues de notre décor, cela crée une magie proche du voyage dans le temps. Pour notre deuxième décor, la Martinique, le travail de reconstitution a davantage ressemblé à une entreprise d’archéo-psychanalyse d’Elizabeth, et c’était émouvant.
Vous qui êtes une peintre en pleine ascension, pourquoi le roman graphique s’est-il imposé comme médium pour célébrer Stéphanie St Clair?
Elizabeth Colomba : J’ai découvert Stéphanie St Clair il y a plusieurs années et j’ai immédiatement été frappée par les échos entre sa vie et la mienne. Une Martiniquaise partie se tailler une part de rêve à Harlem… Une part importante de mon travail de peintre consiste à ramener dans la lumière des figures de Noirs qui ont marqué leur époque mais qui ont été « invisibilisées » dans l’histoire officielle. Je m’attache à témoigner de leur vie en portraits. Avec Stéphanie, mon premier instinct a donc été de lui consacrer un tableau. Mais plus j’en apprenais sur elle, plus j’aspirais à ce que toute son histoire soit contée. Cette femme noire qui avait défié un des plus redoutables gangsters de son époque et lui avait survécu? Le roman graphique m’est apparu comme la forme artistique la plus naturelle pour cette entreprise de réhabilitation. Une forme qui m’offrait la possibilité de restituer la complexité du personnage et d’explorer toutes ses facettes.
Quels ont été les défis artistiques propres à Queenie et quels artistes vous ont le plus influencée dans votre création?
Elizabeth Colomba : Malgré mon expérience de story-boardeuse, je me suis sentie très intimidée au début du projet. Le choix du noir et blanc présentait des défis nouveaux pour moi dans mon dessin. J’ai « révisé » intensément Mike Mignola, Frank Miller, le From Hell d’Eddie Campbell pour étudier leur maîtrise des espaces noir et blanc. J’ai aussi beaucoup relu André Juillard pour ses lignes parfaites, la beauté de ses personnages (et pour le plaisir tout simplement). J’ai trouvé dans Katsuhiro Ōtomo un bon professeur du mouvement et j’ai redécouvert Tardi, son soin obsessionnel du détail au service de la recréation du passé. Enfin, j’ajouterai Andreas pour sa science du cadre et la croyance que « rien » veut parfois dire « beaucoup ». Le plus difficile, me semble-t-il, est de renoncer à la quête de la virtuosité, de ne pas se perdre dans les détails pour garder en objectif principal la lisibilité du dessin. Je suis encore en train d’apprendre, bien sûr.
Vous vous êtes donc confrontées, comme beaucoup de scénaristes avant vous, à l’exercice du biopic. Comment l’avez-vous abordé?
Aurélie Lévy : En le contournant. Pour la structure narrative, on a rapidement décidé de s’inspirer des articulations du genre du Heist (film de braquage). Notre héroïne doit « réaliser un dernier grand coup » pour se débarrasser de la menace et changer de vie. Le lecteur ne comprendra son plan qu’à la fin, mais il suit les étapes, porté par le suspense. Le twist final est satisfaisant, il me semble, parce qu’il résonne avec plusieurs dimensions de l’histoire, et bien sûr… tous les indices étaient sur la table (je devrais dire dans les planches) depuis le début. Ça, c’est pour le rythme. Mais le plus grand enjeu, c’était évidemment notre personnage. On a voulu lui construire un parcours héroïque classique en trois actes, mais avec une idée forte : contrairement aux canons du scriptwriting hollywoodien, notre héroïne n’évolue pas. Ce qui évolue, c’est le regard que le lecteur porte sur elle. Alors, bien sûr, on joue avec des mouvements classiques de dramaturgie, mais c’est le lecteur qui est appelé à se transformer, à mesure qu’il prend conscience des violences qui ont émaillé le passé de Queenie et des violences de l’époque : la colonisation, les conséquences de l’esclavage, le racisme, le Klan, la ségrégation, les violences faites aux femmes… Sans trop en révéler de l’intrigue, je pense qu’on a trouvé une boucle élégante : notre héroïne triomphe au présent, le « prix à payer » se situe dans le passé, et le lecteur découvrant passé et présent en parallèle « ressent » intimement à quel point le passé est malheureusement toujours présent pour Queenie.
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