Philippe Manevy et Michel X Côté réfléchissent à ce que cela signifie d’habiter un pays, d’habiter le monde.

Pourquoi lit-on si ce n’est pour avoir, momentanément, l’occasion de tout voir à travers les yeux de quelqu’un de plus intelligent, de plus cultivé, de plus empathique que soi? C’est en tout cas l’effet que m’a procuré Ton pays sera mon pays, le premier livre de Philippe Manevy.

Combien de fois les chauffeurs de taxi de Montréal ont-ils été décrits en littérature? Et pourtant, rarement l’ont-ils été avec autant de lumineuse justesse que dans ce bref portrait de certains de ceux que l’auteur a rencontrés au gré de ses courses : cet ingénieur algérien formé en URSS, cet Athénien heureux de disserter tragédie, ce chrétien du Liban avec qui Philippe Manevy et son épouse ont un jour parlé d’Amin Maalouf. « J’aime les taxis de Montréal. Chaque habitacle est comme le fragment d’une mosaïque : si on voulait faire le portrait de la ville, il suffirait, un jour, de les assembler. »

Voilà peut-être, en quelques mots, tout le projet de Philippe Manevy, qui œuvre, pour ne pas dire s’entête, à découvrir dans l’apparente discontinuité d’un monde où tant de forces conspirent à nous tenir à distance les uns des autres quelque chose comme une trame commune. Né en France, le prof de littérature rencontre la femme de sa vie au début du millénaire, à Montréal, puis rentre en France avec elle, avant de revenir, quinze ans plus tard, s’établir dans la métropole québécoise. Des pérégrinations qui l’auront forcément transformé ou qui, du moins, auront aiguisé son regard sur la différence, l’injustice ou la violence dite ordinaire. Devenir l’étranger, même avec les privilèges d’un certain confort matériel, c’est comprendre l’exclusion non plus seulement de façon théorique, mais jusque dans sa chair.

À l’instar des penseurs les plus habiles, Philippe Manevy fait souvent mine de parler du banal : un arbre malade dont il prend soin même s’il le sait condamné, une promenade dans les rues toutes pareilles de Laval, son intarissable voisin ramasseux, une cabine téléphonique à partir de laquelle il appelait sa blonde. Des sujets envers lesquels il se montre immanquablement généreux (autant au plan humain que littéraire), sans doute parce qu’il sait que le merveilleux est souvent le voisin du trivial.

Ton pays sera mon pays porte la mention générique « carnets », qui m’apparaît trop humble, bien qu’elle suppose une part d’inachevé correspondant parfaitement à ce livre. S’ils ne sont certainement pas inachevés au point de vue du style (d’une flamboyante sobriété), ces carnets me semblent dire qu’il y a toujours quelque chose d’inachevé dans notre rapport au monde, et que c’est pour cette raison qu’il faut presque obstinément continuer d’aller vers l’autre, tenter de le comprendre.

Lettre d’amour au Québec et à sa littérature, laquelle aura permis à Philippe Manevy « de passer la frontière, d’habiter le territoire », Ton pays sera mon pays cite à la fois Hubert Aquin, Gabrielle Roy, Maude Veilleux et Jean-Pierre Issenhuth, qui deviennent pour le nouvel arrivant comme des guides dans les coulisses d’une société dont il souhaite aimer même les failles. Philippe Manevy aime le Québec, mais l’aime avec exigence, et refuse de voir certains citoyens de ce pays qui est maintenant le sien confondre fierté et orgueil.

Le Québec, écrit-il, ne peut être pour l’immigrant qu’un simple « sol sur lequel poser ses valises », mais doit aussi être une histoire, une culture, que l’immigrant souhaite embrasser. Pour que cette rencontre se produise, il faut cependant « qu’une culture soit aimable, au sens le plus fort du terme, qu’elle ne se refuse pas, d’emblée et a priori, à ceux qui n’auraient pas le “bon” accent, le “bon” patronyme ou la “bonne” absence de religion. »

« Comme ma mère repasse, avec fureur et méthode, j’ai composé ces carnets en faisant mine d’ignorer la présence de la mort, quelque part, de biais, dans mon champ de vision », écrit Philippe Manevy, en expliquant comment l’exil lui aura offert une conscience aiguë de la finitude de ceux qu’il aime et dont l’océan le sépare. Tout exilé sait mieux que quiconque que la vie est une série de deuils, mais plutôt que de porter cette connaissance comme un fardeau, Philippe Manevy choisit, lui, de la transformer en joie et de s’engager, en amour comme en littérature, avec l’intensité de qui a compris qu’il n’y a pas plus belle manière d’honorer les privilèges que la vie nous octroie que de tendre la main, et de présumer du meilleur chez son prochain.

Devenir ce qu’on traverse
Il est parfois arrivé qu’un écrivain ou une écrivaine à qui je consacre une chronique me confie avoir découvert avec bonheur l’œuvre de l’autre écrivain avec qui je le mettais ici en dialogue. Carte sur table : c’est avec cet espoir que je vous glisse un mot au sujet de Vaste ciel suivi de Des eskers de beauté, le nouveau livre de Michel X Côté, un de mes poètes préférés. Je serais heureux d’apprendre que Philippe Manevy, s’il ne le connaît pas déjà, a eu envie de lire Michel.

Vigilant observateur de ces forêts qu’il arpente avec fidélité, Michel X Côté revient dans ces deux suites à l’Abitibi de ses origines. Et c’est émerveillé que je l’accompagne dans les sentiers d’une nature qui m’est généralement hostile (je ne suis pas du tout l’ami des arbres), mais que j’aime parcourir en compagnie de mon éclaireur — j’emploie ce mot à dessein, et c’est sans doute le plus beau compliment que je peux offrir à Michel X Côté qui, en éclairant le territoire qu’il traverse, éclaire aussi quelque chose en moi.

Michel X Côté ne sait marcher en forêt qu’en poète, c’est-à-dire avec déférence. « Deviens ce que tu traverses / ainsi / tu ne seras / jamais perdu », écrit celui pour qui, visiblement, comme pour Philippe Manevy, habiter le monde suppose une forme d’abandon, ou du moins d’humilité face à quelque chose de plus grand que soi (que ce soit la forêt ou la littérature).

« Les livres sont nécessaires aussi, surtout, pour nous dire ce que nous ne voulons pas entendre », écrit Philippe Manevy, cependant que Michel X Côté nous prévient : « n’attends pas de la poésie / qu’elle soit un abri // elle sera la première / à te jeter dehors ». Deux passages dans lesquels j’entends comme une mise en garde : la littérature, comme le territoire que nous choisissons, ne nous offrira jamais que ce que nous sommes prêts à lui donner.

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