J’entame l’écriture de cette chronique à l’aréna de Disraeli, où je viens de déposer mon fils qui s’apprête à y jouer, victoire espérée pour mettre un baume sur une saison difficile. Il fallait passer par Thetford Mines pour nous y rendre et l’idée avait aussitôt germé : nous sommes partis plus tôt, j’ai mis l’itinéraire à mon téléphone et j’ai planifié un crochet vers le quartier Mitchell, territoire d’enfance des personnages d’Amiante, livre tant aimé signé Sébastien Dulude.

Je ne sais trop pourquoi ce détour, peut-être cette envie de prolonger le souvenir du roman, peut-être le souhait de comparer l’image que je m’étais construite en tête à la réalité. Mon fils s’est endormi dans la voiture, et je suis allé traverser les rues fréquentées par le jeune Steve Dubois.

J’ai toujours aimé marcher sur les traces de livres qui m’ont plu et qui illuminent leur coin du monde : le Knowlton de Louise Penny, le Vieux-Québec de Jacques Poulin, la Gaspésie de Roxanne Bouchard, le Rosemont de Maxime Raymond Bock… Le Québec est peuplé de fantômes de papier.

Petite île
Au début des années 2000, j’ai commencé à fréquenter celle qui partage toujours ma vie, un amour de fin d’adolescence, un avenir à construire et l’envie de partager avec elle l’émerveillement des horizons qui s’ouvrent. Elle vivait sur une île, petit morceau de terre couché au milieu du fleuve, le traversier pour se rejoindre, j’y ai passé une partie de certains étés, je l’aidais au casse-croûte de la mairesse, on passait des soirées entières au bout de la table à l’auberge de sa grand-mère que j’aimais tant et qui me servait toujours un thé et un morceau de son fameux gâteau à la salade de fruits. Nous avons marché ou roulé chaque centimètre de cette île, la pointe, l’ancien manoir, la route cabossée qui rejoignait l’île voisine, la haute et la basse-ville, les soirées sur le tarmac de l’aéroport ou sur la plage de sable (pas) fin.

L’Isle-aux-Grues, même si nous n’y allons plus très souvent, demeure un lieu gorgé de souvenirs heureux. Peu d’endroits font naître automatiquement ce sentiment de quiétude et d’enchantement. Plusieurs écrivaines et écrivains y ont campé leur histoire, Julie Stanton, Jean O’Neill, Martine Latulippe, Lise Tremblay et son inoubliable La héronnière. Récemment, Mireille Gagné y a mené son Lièvre d’Amérique et Luc Martel son Étranger de L’Isle-aux-Grues. Chaque fois, je suis curieux d’observer le regard qu’elles et ils y jettent.

L’intérêt s’est réveillé de nouveau lorsque j’ai vu apparaître sur les rayons le premier roman de Gabrielle Johanne, Où les bateaux ne viennent qu’à la pleine lune, dont l’action se passe en grande partie sur L’Isle-aux-Grues. L’autrice de Québec, que je découvre avec bonheur — un premier roman aussi réussi mérite mille éloges —, tisse ici un texte audacieux, plein de magie et d’inventivité.

Une insulaire, Adélaïde, accueille une après l’autre les cinq filles de son neveu, toutes nées de mères différentes, toutes affublées d’un nom marin (Atlantique, Méditerranée, Baïkal, Yamaska et Karnali). C’est l’histoire, pendant une vingtaine d’années, de ce clan tissé serré qui grandit sur l’île, territoire de tous les possibles, lieu de rêve et de liberté, espace ouvert à toutes les audaces grâce à la force indomptable d’Adélaïde, mystère et sagesse, femme qui évite les voies empruntées. La voilà qui insuffle magie et poésie, le respect de tout ce que l’enfance peut faire éclore, elle fait fleurir toute l’originalité de ces filles, une jeunesse sans règle, la soif d’apprendre par soi-même, par imitation, par transmission, par émulation, sans obligation ni contrainte. « C’est des espaces vraiment libres que naissent les envies de se bâtir une hutte », écrit Johanne. Elles grandiront, les cinq sœurs, avec les parfois difficiles apprentissages de la vie, avec les questionnements inévitables, avec le choc de ces personnalités qui se précisent, avec la lucidité qui surgit et qui réveille certaines zones sensibles. Le père revient ponctuellement, certaines mères réapparaissent, ouverture sur l’ailleurs. Au cœur de cette nature à la fois foisonnante et imprévisible, l’ordinaire se transforme en merveilleux. Le clan se protège, s’appuie, s’aime, se complète, solidarité toute féminine, l’union des séparées, une famille comme une île justement, la nature qui se déchaîne autour, eaux agitées, et pourtant la force de s’avoir, de compter l’une sur l’autre, de cultiver et célébrer ses différences.

L’île racontée par Gabrielle Johanne me révèle un espace à redécouvrir, de nouveaux sentiers à fréquenter, comme un univers parallèle dans ce lieu que je connais pourtant bien. Je retournerai bientôt sur cette île, j’espère, habité par la présence silencieuse de ces femmes inoubliables.

Qu’une mer agitée
Comme Gabrielle Johanne, Sophie Lalonde-Roux n’a pas encore 30 ans. Elle a publié cet automne un livre — écriture intuitive, sans filtre — qui m’a secoué, Poudreuse, le portrait d’une génération désorientée, d’une jeunesse en crise existentielle. Loup-Antoine, début vingtaine, jongle entre son mal de vivre, ses idées noires et son besoin irrationnel de se défoncer, toujours plus, pour affronter l’existence. Chassé du foyer familial, il erre dans les rues de Montréal, accepte la main et le cœur tendus de son ami Étienne, étudiant en médecine, puis s’installe dans un un et demie miteux, petit boulot dans un dépanneur, mais rien ne peut faire naître la tranquillité d’esprit. L’amour guérit et brûle à la fois, toutes ces drogues le sauvent — seule façon de côtoyer le réel — et l’enfoncent, un tourbillon, un vertige, et l’impossibilité de s’en sortir. La mort rôde tout près, détruit les derniers équilibres, et la fuite devient inévitable, Loup-Antoine quittera la Métropole, direction Gaspé. À l’autre bout du chemin, les loups continuent à hurler : Loup-Antoine saura-t-il les apprivoiser?

« Tant qu’y a du fleuve, y a de l’espoir », écrit Gabrielle Johanne dans son roman. Sophie Lalonde-Roux prouve peut-être qu’elle dit vrai.

Photo : © Louise Leblanc

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