Orange pekoe, de Benoit Bordeleau, et le collectif Prendre pays rappellent qu’on n’est jamais autant chez soi que là où l’on aime.

J’ai longtemps eu du mal à comprendre l’attachement profond de ma blonde pour la maison de sa jeunesse. Enfant de plusieurs déménagements, j’ai pour ma part des souvenirs éparpillés un peu partout au Québec, à Trois-Rivières, à Asbestos, à Sherbrooke, à Granby, à Montréal. J’aime à dire que je suis de Rouyn-Noranda, mais personne dans les rues de mon patelin natal ne me salue sur mon passage lorsque je m’y trouve en visite. Appartient-on vraiment à une ville où notre visage n’est consigné dans la mémoire de personne?

J’écris aujourd’hui cette chronique depuis ce qu’on appelle la chambre jaune, au premier étage de la maison de mes beaux-parents. Ici, chacune des pièces où l’on dort, désignée par sa couleur propre, charrie son lot d’ambiances spécifiques selon la fenestration, les meubles et les photos fixées aux murs. Ces chambres — il y a aussi la bleue et la verte — provoquent parfois de douces chicanes lorsque toute la fratrie rentre au bercail. Quels arguments farfelus l’un ou l’autre servira-t-il en plaidant sa cause auprès des parents, afin d’obtenir sa chambre préférée?

Il y a présentement un courant d’air qui s’insinue par la grande porte-patio donnant sur le lac, un courant d’air que je me surprends à reconnaître, qui n’appartient qu’à cette chambre. Et c’est avec un peu de chagrin que je me souviens n’avoir longtemps eu pour port d’attache que les tabourets de quelques bars aujourd’hui fermés. J’écris cette chronique à la fin d’un été au cours duquel j’aurai appris ce que cela signifie que de se sentir pour vrai chez soi, dans la chaleureuse familiarité de cette lumière qui vient lécher le petit balcon où je m’assois pour lire à l’heure où le soleil décline, ou dans ce divan dont le moelleux témoigne autant du matériel dans lequel il a été fabriqué que de tous ceux et celles qui s’y sont déposés.

Il y a une faille dans toute chose, chantait le poète à la voix grave, et si c’est par là que s’infiltre la lumière, c’est aussi par là que se faufile la fraîche, que je me dis en constatant à quel point les fenêtres, ici, ferment mal l’été, « parce que le bois travaille », m’explique le beau-père, qui me voit forcer. C’est dans ces fenêtres, mais également dans la poque d’une vieille tasse, ou dans l’usure d’une table, que ma mémoire fleurit, en même temps qu’elle s’enracine.

Benoit Bordeleau m’accompagne ces jours-ci dans cet apprentissage. Nous avons le même âge, mais l’écrivain sait visiblement beaucoup mieux que moi reconnaître dans ce qui l’entoure ce dont il a besoin pour mieux vivre. Je m’exerce avec lui à ne plus simplement traverser des lieux, mais à les laisser me traverser, autrement dit, à les habiter. Benoit Bordeleau m’apprend à mieux voir et à m’émouvoir, cependant qu’il s’émerveille en préparant une infusion, ou en fouillant dans cette boîte remplie de papiers pêle-mêle ayant appartenu à son grand-père.

Son deuxième livre, Orange pekoe, est composé d’une série d’instantanés, de réflexions, de réminiscences, cueillis autour de la maison outaouaise de son grand-père en allé, ainsi que dans son quartier d’adoption, Hochelaga, qu’il observe avec attention, en foulant ses rues et ruelles. « La description de l’autour est chargée d’une responsabilité insoupçonnée et accidentelle, souligne-t-il. Il y a dans ces allées et venues en ville, tout comme dans l’énumération des choses vues, ce qu’il faut de provisions pour les mauvais jours. »

Orange pekoe est un livre d’une beauté simple, comme dans bonheur simple, et d’une sagesse qui ne ressemble jamais à de l’esbroufe, mais plutôt à un cadeau. J’y trouve ce qu’il faut pour déconstruire en moi l’idée que de larguer les amarres est une faiblesse, ce à quoi j’ai longtemps cru avec arrogance, ou la peur que ces lieux où je vivais ne me brisent le cœur si j’avais un jour à nouveau à les quitter. Benoit Bordeleau me le rappelle et je l’en remercie : les lieux où nous aimons, cette maison méganticoise dans laquelle j’enlace présentement ma blonde et ma fille, dessinent inévitablement la carte de mes appartenances.

« Je veux des célébrations simples, sans chahut et sans masques, écrit-il. Je veux me satisfaire de la fête de la lumière sur un bout de fil blanc, un après-midi durant, laisser le soleil chauffer le sang des paupières closes, m’offrir la sensation d’une pincée de sucre granulé, posé sur la langue, pressé contre le palais pour en faire sentir la rugosité, juste avant sa dissolution. Des gestes chaque jour perdus et repris, à l’heure du thé, oubliés et réappris clandestinement par les générations à venir. Il faut résister à tous ceux qui y verraient une banalité. »

Habiter l’immensité
« Ces montagnes, cette immensité, je les habitais depuis déjà quelque temps, mais avec toi je les ai vécues. […] Ces noms de lieux qui ne me disaient rien de spécial sont devenus mythiques parce que tu les as foulés avec moi, tu me les as déchiffrés parce qu’ils t’ont formé, ils sont ta maison », écrit Marie-Andrée Gill à un ex dans Prendre pays, un recueil collectif d’une dizaine de lettres fouillant cette relation consubstantielle qu’entretiennent l’amour et les lieux où l’on aime.

Dans cette sorte d’épilogue à son inoubliable recueil Chauffer le dehors (La Peuplade), la poète décrit avec une douloureuse précision comment l’aveuglante richesse des panoramas de forêt et de neige du Bas-Saguenay ne sait désormais que la ramener aux traits de cet homme dont elle doit se passer. « C’est assez insupportable à quel point toi et ce territoire ne faites qu’un », admet-elle avec un peu de colère, mais aussi beaucoup de gratitude pour tout ce qu’ils ont ensemble savouré.

Il faut savoir laisser nos amours conquérir de nouveaux lieux, dit quant à elle Virginie Blanchette-Doucet, qui signait en 2016 le roman 117 Nord (Boréal). Elle s’était toujours imaginé regagner son Abitibi natale, et sa forêt boréale, après une parenthèse montréalaise, mais a été détournée du chemin de ses origines par « les yeux pâles d’un grand gars doux ». Elle s’étonne bientôt elle-même de se sentir chez elle dans cette maison bordée d’une érablière, au Centre-du-Québec, où s’épanouiront sa fille et leur amour.

« Je veux que tu saches que tu peux prendre racine, et grandir », lui écrit-elle, dans cette bouleversante lettre. « Que rien de ce qui pousse aujourd’hui, dans l’espace de nos bras et de nos cœurs ouverts, ne peut s’éteindre ou disparaître. » On n’est jamais autant chez soi que là où l’on prononce chaque jour les mots « je t’aime ».

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