Elle commençait l’écriture en se levant, vers midi, là où le soleil est à son zénith. Elle s’y mettait jusqu’à la fin de la journée, ayant parfois l’impression que rien n’avançait vraiment. Après une pause, elle retournait à la tâche de vingt heures à deux heures du matin, besognant sur ce à quoi elle s’était affairée plus tôt. « C’est infini, tout ce qu’on peut dire, tout ce qu’on peut dénoncer. Ce n’est jamais fini. Je ne me vois pas arrêter d’écrire. Jamais. » Chez Marie-Claire Blais, l’écriture est une prédisposition, un appel, une vocation. Un apostolat.

À tout juste 20 ans, elle publie La belle bête, un roman fort marqué par les ressorts les plus intimes et cruels de l’humain. Ce livre initial, relevé par la critique, sera suivi quelques années plus tard par Une saison dans la vie d’Emmanuel, qui lui vaut les honneurs du prix Médicis. Ainsi commence une carrière qui ne pouvait qu’être appelée à se déployer, à grandir et à s’émanciper, jusqu’à façonner une œuvre qui peut constituer un courant à elle seule tant sa manière et sa verve sont sans précédent dans l’histoire des lettres au Québec. Les perspectives qu’elle ouvre redimensionnent le regard à échelle humaine, le métamorphose, renouvellent sa candeur tout autant qu’elles l’éperonnent en lui faisant voir des personnes marginalisées s’immergeant au confluent d’ombres folles et de rêves inachevés. Un regard magnanime qui nous est donné en exemple pour contrer l’incroyance en des jours plus cléments.

Lire le cycle « Soifs » comme un élan vers la vie
En raison des limites de ce présent article, nous ne pourrons pas ici embrasser l’entièreté des ouvrages de Marie-Claire Blais. À défaut de quoi nous mettrons la loupe sur « Soifs », une décalogie (1995-2018) dont le titre est emprunté au premier livre du cycle et qui pose le jalon primordial d’une fresque littéraire peuplée de plus de deux cents personnages, qui dépasse ses propres contours. L’écriture de l’autrice, fièvre nerveuse sise au milieu des êtres et du temps, s’accompagne d’une beauté virginale, même si celle-ci est fréquemment issue de la misère et de l’ostracisme, toujours exaltés par un espoir sidérant.

La structure de l’œuvre est imposante, nous en convenons. Les romans ne sont souvent constitués que d’une seule phrase entrecoupée de virgules, une architecture qui peut d’abord en rebuter certains et créer une impression de vertige. Un vortex pouvant nous avaler dans son œil, un maelström en apparence, mais dans l’intimité de chaque segment de phrase, une tendresse, un amour profond. « […] l’écriture est un art et doit éloigner toute tentative de facilité […] », dit l’écrivaine. Rilke, un siècle plus tôt, écrivait à propos de l’écriture et de la vie : « Nous savons peu de choses, mais que nous devions absolument nous en tenir à ce qui est difficile, c’est une certitude qui ne nous quittera pas ». Ce qui nous chahute et nous confronte nous révèle bien souvent des forces insoupçonnées. À une époque habituée à effleurer les sujets, Marie-Claire Blais oppose en guise de résistance une longue conversation où tous et toutes, princes comme renégats, ont voix au chapitre.

Sombre et clair
Elle n’épargne rien cependant, conspuant les supercheries qui se retrouvent déjà partout, dans le langage des politiciens, dans la bouche des mauvaises langues, dans le discours détourné des radicaux. Pour l’écrivaine, tout doit être dit, tout doit être montré, les criminels autant que les âmes pures, et tous ceux et celles qui se nichent entre les deux. C’est ainsi qu’elle écrit, sans ratures, nous faisant entrer dans la psyché des personnages, mesurant le nœud de leurs révoltes et la tyrannie de leurs actes manqués. Elle se met au plus près de leur conscience pour éveiller en nous la compréhension de l’autre, clé de voûte à l’ouverture et à l’indulgence. On y rencontre entre autres Petites Cendres, travestie, danseuse, prostituée et toxicomane, si nous voulons nous en tenir aux épithètes frontales, à la fois vulnérable et combative pour son prochain. Il y a Renata, que nous découvrons en ouverture du cycle, une avocate résolument tournée du côté des victimes, intranquille dans son désir de justice et de réparation. Puis ce Jeune Homme, suprémaciste blanc, dont nous arpentons les méandres de l’esprit, voyage au centre de la terreur et de la haine. Et Daniel, l’écrivain investi, sorte de double de l’autrice, qui croit fervemment à la charge salvatrice de la littérature et de l’art.

Avec ses romans, Marie-Claire Blais a construit un microcosme de nos sociétés, et avec rigueur s’en est tenue à la complexité en omettant les raccourcis, ne nous laissant jamais aux abords. Elle continue tout au long des dix romans de « Soifs », et au-delà de ce cycle, à creuser le sillon fertile du respect et de la clémence. Malgré les tensions et les violences qui enserrent notre monde, elle n’a jamais oublié la lumière dans le cœur de l’humain.

Cycle « Soifs »
Soifs
Dans la foudre et la lumière
Augustino et le chœur de la destruction
Naissance de Rebecca à l’ère des tourments
Mai au bal des prédateurs
Le jeune homme sans avenir
Aux jardins des acacias
Le festin au crépuscule
Des chants pour Angel
Une réunion près de la mer

Photo : © Jill Glessing

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