Vos contes s’adressent davantage aux adultes. Qu’est-ce qui distingue le conte pour adultes de celui pour enfants?
La façon de les approcher. Le conte traditionnel demeure l’une des nombreuses pistes où on invite l’enfant à apprivoiser la vie à travers des êtres, réels ou imaginaires, amis ou ennemis, bons ou méchants, de qui l’enfant pourra apprendre à se connaître et grandir. Devant cet enfant devenu grand, j’espère que mes contes prolongent la fonction des contes traditionnels dans le passé : un gisement merveilleux d’outils de réflexion et d’identification à une culture commune légendaire ou fictive, tout en recelant de l’universel.
Le conte est-il davantage un art à écouter ou à lire?
On peut trouver son bonheur dans les deux, car l’oral et l’écrit sont autosuffisants. Mais ce vieil art n’a pas renié ses origines et conserve un atout : l’oralité qui lui colle à la langue et le rajeunit. De fabuleux porteurs et porteuses de mémoire vive, de l’Orient à l’Occident, ne furent hélas pas retenus par l’histoire faute d’écriture; mais des lettrés amoureux s’en chargèrent. Des écrivains importants comme Jacques Ferron, ici, donnèrent par leur plume de créateurs des lettres de noblesse à ce genre littéraire.
Que signifie être conteur, de nos jours?
Ça signifie tâcher d’en faire un gagne-pain, parmi beaucoup d’appelés et peu d’élus, comme pour le roman d’ailleurs. Je pense que les conteurs sont là pour rester; le conte depuis des millénaires est nourriture de l’esprit et de l’âme. Cela dit, de nos jours, comme la recette a le vent dans l’assiette, l’appellation « conteur » se mélange à diverses sauces. Dans notre monde hautement numérisé, le conteur et son conte représentent plus que jamais un lien d’humanité concrète, un lieu de partage et d’imaginaire en liberté.
Autre suggestion de conte à lire :
Méchantes menteries et vérités vraies
de Jean-Pierre April (Hamac)
Les contes d’April nous entraînentsur les terres du Centre-du-Québec, où les femmes attachent leurs bébés dans les arbres pendant qu’elles cueillent les petits fruits, où l’on risque notre vie dans le train pour rejoindre un docteur et où les putains préfèrent brûler plutôt que quitter le bordel. On est loin de Fred Pellerin, de sa magie et de sa malice : ici, la nature, les étrangers et parfois même nos proches sont sauvages. Et c’est là toute la beauté de ces contes.
Crédit photo : © Laurence Rabat