À surveiller
Alice Guy
Catel & Bocquet (Casterman)
Après les biographies graphiques d’Olympe de Gouges, de Kiki de Montparnasse et de Joséphine Baker, voilà que le talentueux duo Catel et Bocquet se penche sur Alice Guy, première réalisatrice de l’histoire du cinéma, puis première femme à lancer sa maison de production. Celle qui a plus de 300 films à son actif et qui a côtoyé les grands artistes que sont Eiffel, les frères Lumière, Méliès, Chaplin et Keaton a pourtant été peu retenue par l’histoire jusqu’à maintenant. En mettant la lumière sur ses débuts à Paris puis sa conquête de l’Amérique, son mariage malheureux, mais aussi tous les défis qu’elle a relevés, Catel et Bocquet proposent un portrait incontournable de cette femme libre, indépendante et talentueuse.
René Lévesque : Quelque chose comme un grand homme
Collectif (Moelle graphik)
Voilà une BD qui fera sensation à sa sortie en octobre. L’idée était excellente : réunir une vingtaine d’artistes québécois — dont Réal Godbout, Louis Rémillard, Christian Quesnel et Sophie Bédard — autour d’un scénario de Marc Tessier pour créer une biographie complète qui retrace la vie professionnelle et intime de René Lévesque. En treize chapitres chronologiques, on découvre le journaliste que fut monsieur Lévesque, son investissement pour un Québec en pleine Révolution tranquille, ses bons coups et sa vie plus personnelle. Ce sont donc 268 pages pour découvrir l’un des plus grands Québécois du XXe siècle!
Le chœur des femmes
Aude Mermillod (Le Lombard)
On s’attardera assurément sur Le chœur des femmes, l’adaptation du roman du même titre du médecin montréalais Martin Winckler par la bédéiste Aude Mermillod. On y découvre l’œuvre puissante qui a inscrit Winckler sur la carte des auteurs à surveiller, cette histoire en milieu hospitalier qui met en confrontation différentes visions de la médecine gynécologique : écouter la science ou les femmes elles-mêmes lorsqu’il est question de leur corps? Soigner ou guérir? Émaillée de portraits de femmes et de témoignages, cette histoire rappelle qu’il n’est jamais trop tard pour remettre en question ses convictions.
Les jumeaux Montaigu (t. 1) : La main de la sorcière
Nathan Page et Drew Shannon (La Pastèque)
Il y a du mystère, de la magie, de l’introspection et des combats plus grands que nature dans cette BD signée par le duo torontois. Alors que trois jeunes détectives amateurs trouvent dans leur petite ville tranquille de la Nouvelle-Angleterre un étrange coffret, de grandes révélations leur seront dévoilées, les poussant à combattre. Ça se passe en 1969, alors que la rébellion de Stonewall fait avancer les droits des homosexuels et que Neil Armstrong met le pied sur la Lune.
Ténébreuse
Hubert et Vincent Mallié (Dupuis)
Lorsque trois vieilles femmes promettent fortune et gloire à un chevalier déchu si ce dernier délivre une princesse retenue prisonnière dans les ruines d’un château abandonné, Arzhur, le chevalier qui n’a plus rien devant lui, ne se doute pas qu’il s’agit là d’un complot et que la jeune fille n’est pas tout à fait celle qui lui était promise. Avec le scénariste de Peau d’homme et le dessinateur du Grand Mort, ce conte qui fait la part belle aux thèmes de l’émancipation, de la monstruosité intérieure et du libre arbitre devant le regard des autres s’annonce des plus prometteurs.
Les classiques attendus
Quand on parle de classiques de la bande dessinée, on a tout de suite Astérix en tête! Dans le trente-neuvième tome, Astérix et le Griffon (Éditions Albert René), Jean-Yves Ferri et Didier Conrad font se rencontrer le duo maintenant mythique et une créature énigmatique… Côté québécois, on salue l’intégrale (volume 2) de Michel Risque (La Pastèque), signé par des vétérans du genre : Réal Godbout et Pierre Fournier. Chez
Casterman, on a remis les aventures du gentilhomme de fortune qui parcourt les mers entre les mains de Bastien Vivès et Martin Quenehen dans Corto Maltese : Océan noir. C’est également cette saison que le détective privé moustachu à la patte duveteuse revient, dans Blacksad : Alors, tout tombe (Dargaud), de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, alors qu’il nous entraîne dans les dessous de la construction du métro, de la pègre new-yorkaise et du milieu théâtral. Ça s’annonce on ne peut plus réjouissant! Pour les amateurs de comics et de jeux vidéo, restez à l’affût : Batman Fortnite est attendu chez Urban Comics! Et finalement, un des titres les plus attendus de 2021 pour les nostalgiques amateurs de pop culture est certainement Goldorak (Kana), un one-shot de 168 pages signé par quatre grands noms de la BD pour faire honneur à la série télévisée culte : Xavier Dorison au scénario, Denis Bajram Brice Cossu et Alexis Sentenac aux illustrations et Yohan Guillo aux couleurs. Un dossier de cinquante pages accompagne cette histoire-hommage, dont l’originale est signée Go Nagaï.
L’humain dans toute sa complexité!
On retiendra l’humanité qui émane de la BD La dame blanche de Quentin Zuttion chez Le Lombard, qui raconte le quotidien d’une infirmière, trentenaire, dans une résidence pour aînés de type CHSLD. Les liens qui l’attachent à eux, mais également cet univers particulier, où la mort et les souffrances planent malheureusement, y sont abordés. Dans Tu ne tueras point, l’illustrateur québécois Cyril Doisneau (Le Lombard) et le scénariste Jean-Louis Tripp nous invitent à interroger la part assassine dans l’humain à travers dix histoires criminelles, adaptées des récits radiophoniques de Christophe Hondelatte. Dans Poisson à pattes (Pow Pow), Blonk propose une balade au Moyen Âge et se sert du fait que la curiosité intellectuelle était alors synonyme de sorcellerie pour visiter les thèmes que sont le pouvoir, l’oppression, la superstition et l’obscurantisme. « Ces dernières années, je suis devenu malentendant. J’apprends à m’adapter à cette nouvelle réalité et j’ai envie de partager l’expérience avec vous. Je vous invite entre mes deux oreilles. Essayez avec moi la surdité. » Voilà la proposition, extraite de la préface de Ma vie en lo-fi (Mécanique générale), de Simon Labelle, qui n’en est pas à ses premières armes et qui délaisse la fiction pour nous entraîner dans sa vision du monde, perçue avec un sens en moins.
À lire aussi
11 septembre, le jour où le monde a basculé, Baptiste Bouthier et Héloïse Chochois (Dargaud)
Chen : Les enfants perdus, Aurélien Ducoudray, Antoine Dode et Miran Kim (Glénat)
Un peu d’histoire et des classiques
Avec Salva Rubio et Efa, on suit les traces du géant de l’impressionnisme dans Degas : La danse de la solitude (Le Lombard) alors qu’avec Jérémie Royer et Fabien Grolleau, on plonge dans la vie, tout ce qu’il y a de plus aventureuse, de l’auteur de L’île au trésor dans L’étrange voyage de R. L. Stevenson (Dargaud).
Marazano, scénariste qui se renouvelle extraordinairement, propose pour cette rentrée 2021 Circé la magicienne (Dargaud), avec Gabriel Delmas aux illustrations d’un réalisme époustouflant. Il s’agit d’une relecture féministe du célèbre poème d’Homère, racontée du point de vue de la sorcière, où l’on découvre, plutôt que des femmes manipulatrices, des femmes contraintes de se défendre. Parlant de condition féminine, on replonge dans les années 40 et on se tourne vers Madeleine, résistante (Dupuis), où Dominique Bertail et JD Morvan brossent le portrait, à partir des souvenirs de la biographiée, des jeunes années de résistance et d’anticolonialisme au Vietnam et en Algérie de Madeleine Riffaud, aussi poète, écrivaine et grande reporter.
Des histoires de guerre
Olivier Jouvray, avec Lilas Cognet au dessin, nous brosse le portrait d’un des plus célèbres mercenaires français dans Bob Denard : Le dernier mercenaire (Glénat). On le découvre d’abord jeune — trop pour s’enrôler lors de la Seconde Guerre — et assoiffé de sensations fortes, avant de le voir évoluer dans l’armée dès ses 16 ans. Indiscipliné, il œuvrera plutôt comme électron libre, devenant l’homme de main de la France lors du processus, non sans
heurts, de décolonisation en Afrique. Dans Pinard de guerre, de Philippe Pelaez et Francis Porcel (Bamboo), on rencontre un personnage à l’opposé de Bob Denard : ici, Ferdinand veut échapper à la guerre et simule une infirmité. Alors qu’il fera fortune en vendant un vin, douteux, à l’armée, il sera pris comme prisonnier dans une tranchée. Le dossier qui accompagne cette BD nous permet d’en apprendre plus sur le commerce du vin frelaté durant la Première Guerre mondiale. Avec Brahm Revel, on plonge avec Guérillas (t. 1) (Robinson) dans le récit guerrier fantastique. Alors qu’un homme est envoyé combattre au Vietnam et qu’il n’a qu’une obsession, celle de survivre, il se fait enrôler dans une unité d’élite formée de… chimpanzés. Le mystère toutefois demeure : mais pour qui combattent-ils?
Avec How I Live Now (Lylian et Circosta, Glénat), une adaptation du roman de Meg Rosoff (déjà transposé au cinéma, d’ailleurs), c’est dans une approche plus douce et plus intimiste qu’on découvre ce que la guerre a comme impact sur Daisy, une New-Yorkaise de 15 ans envoyée dans la campagne anglaise chez de la famille éloignée. Ici, la guerre est en toile de fond, on n’y plonge pas directement, mais on perçoit tout le chaos qu’elle sème dans la vie des gens, alors qu’on voit des liens forts se tisser, d’amour comme d’amitié.
Introspection
Et si, à 35 ans, vous aviez l’occasion de parler à celui que vous étiez à 10 ans? C’est ce qui arrive à Samuel, personnage créé par le romancier Cyril Massarotto et qui reprend vie chez Le Lombard dans la BD Quelqu’un à qui parler, de Grégory Panaccione. Chaque soir, Samuel prend le téléphone et discute avec lui-même, s’interrogeant ainsi sur ce que sont devenus ses rêves d’enfance. Dans Aaron (Dargaud), Ben Gijsemans décrit la solitude d’un étudiant de 20 ans qui cherche à comprendre ce qui se passe en lui, qui cherche des réponses à son existence dans les comics books et se voit confronté à une situation où tout doit être remis en question. Du côté québécois, on se tourne vers Catherine Gauthier et son très prometteur Petit carnet de solitude (Station T), véritable journal d’une peine d’amour. Celle dont le médium par excellence est le collage et le crayon graphite expose ici le déchirement d’une femme qui doit faire le choix de vivre pleinement sa peine ou celui de continuer, sans montrer ses faiblesses. « Souhaiter être brisée comme au cinéma. Ne plus manger. Ne plus se lever. Écouter la même chanson en boucle. Se teindre en blonde. Perdre 10 lb. Mais non. Être une bonne fille », y lit-on.
À lire aussi
Tant pis pour les likes, Bach (Nouvelle adresse)
Journal de bord d’une jeune Iranienne hantée par une vieille folle moralisatrice, Shaghayegh Moazzami (Çà et là)
Action et frissons
Grâce à ses aquarelles à couper le souffle, Alice Chemama nous entraîne dans les mystères du mont Blanc avec Dans l’ombre du mont Blanc (Dargaud), dans ce qui se cache derrière ses imposantes montagnes aux sommets enneigés. On a droit à 120 pages de beauté, de puissance et d’actions, dans un récit qui fait aussi place aux grands questionnements. Pour sa part, le très doué Frantz Duchazeau (né à Angoulême, comme autre preuve de prédestination au genre!) propose avec Debout les morts : Fantaisie macabre (Sarbacane) une histoire de vengeance qui flirte avec le fantastique. Au jour des morts, les insurgés assassinés durant la révolution mexicaine de 1910 s’extirpent de leur tombe. Parmi eux, Emiliano, dont l’idée fixe est de s’en prendre aux grands propriétaires terriens blancs qui ont tué son père. Finalement, avec Appollo au scénario et Gaultier au dessin, La désolation (Dargaud) s’annonce comme l’une des BD incontournables de cette année, où cœur battant et souffle court sont attendus! Evariste n’en peut plus de sa vie, trop conformiste. Il quitte donc La Réunion, s’embarquant dans une mission scientifique dans les Terres australes et antarctiques françaises. Sur les îles de La désolation, l’équipe est violemment attaquée et Evariste se perd au cœur d’une immensité glacée, prisonnier de gens brutaux.
À lire aussi
La part merveilleuse (t. 1) : Les mains d’Orsay, Florent Ruppert et Jérôme Mulot (Dargaud)
Créatures (t. 2) : La grande nuit, Betbeder et Djief (Dupuis)
Agughia, Hugues Micol (Dargaud)
Sousbrouillard, Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Dargaud)
Neptune (t. 1), Leo (Dargaud)
Pour l’amour de l’art illustré
La BD, en plus de faire de la magie avec les dialogues, c’est l’art de mettre en images une histoire. Et dans certains cas, l’illustration l’emporte haut la main, faisant de l’objet une petite œuvre picturale en soi. On pense notamment aux ouvrages totalement éclatés d’Alex
Konstad, avec ces clairs-obscurs hallucinants et ces étranges personnages dont l’œil n’a qu’une envie : les suivre dans cet univers inquiétant et fantastique. On le retrouve d’ailleurs cette saison dans Obliskura (Caurette), artbook de 200 pages. Chez le même éditeur et toujours dans le genre fantastique, on vous invite à jeter un œil sur Worlds : The Art of Raphael Lacoste, qui retrace le parcours de cet artiste, incluant une sélection de ses travaux, de ses couvertures de livres de fantasy, etc. Chez Delcourt, dans Un monde d’art brut, Christian Berst et Oriol Malet s’attarderont à l’art brut et à ses artistes emblématiques : Henry Darger, Carlo Zinelli, Madge Gill, Aloïse Corbaz, Adolf Wölffli, Jean Perdrizet et Mary T. Smith.
À lire aussi
L’art de Mézières, Quillien et Mézières (Dargaud)
Comprendre
La BD, ce n’est pas uniquement du divertissement. La preuve, dans Le monde sans fin (Dargaud) de Jean-Marc Jancovici, cet éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat s’acoquine à l’illustrateur Christophe Blain pour offrir un témoignage sur ce qui est en train de se passer côté climat. On y aborde sur 120 pages et de façon limpide les enjeux économiques liés aux changements climatiques, les enjeux sociétaux et, bien entendu, écologiques.
Pour en apprendre davantage sur les navires négriers, on plongera dans Enchaînés : Dans l’entrepont de la Marie-Séraphique d’Alexandrine Cortez et Antoane (Petit à petit), qui aborde le destin des esclaves. D’ailleurs, cet ouvrage a été réalisé dans le cadre de l’exposition L’abîme : Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial, 1707-1830.
On se réjouit de voir le second tome de L’histoire du cinéma en BD, de Philippe Lemieux et Garry, à paraître au début du mois de novembre aux Éditions Michel Quintin. Cette fois, la BD est sous-titrée L’apogée du mime et nous plonge dans le cinéma burlesque aux côtés de Mack Sennett, Charlie Chaplin, Buster Keaton et bien d’autres qui ont su faire rire une génération entière!
En septembre, vous pourrez mettre la main sur un agenda bien spécial : Jean-Claude Poitras : Agenda dessiné 2022 (Moelle Graphik). Il s’agit d’un agenda rendant hommage à Jean-Claude Poitras, créateur de mode, designer multidisciplinaire, chroniqueur, conférencier et artiste qui célèbre ses cinquante ans de carrière. Cet ouvrage contient également quatre courts récits qui mettent en images une anecdote de la vie de l’artiste, le tout dessiné par quatre talents d’ici : Dominique Laurent, Julien Poitras, Christian Quesnel et Julie Rocheleau.
Et finalement, on attire votre regard sur deux revues que les amateurs du 9e art devraient toujours se mettre sous la dent : le numéro 16 des Cahiers de la BD qui met notamment à l’honneur Tardi et le numéro 17 de la fantastique revue québécoise Planches.




















