Brigitte Vienz, une artiste qui se découvre une âme de femme d’affaires redoutable, s’associe à Zachary Mitoyon, un informaticien particulièrement doué. On est dans les années 2060 et la technologie s’avère assez avancée pour concevoir « des compagnons », des enfants robots destinés aux riches et programmés pour créer l’attachement. Cette invention finira par soulever des questions morales qui affecteront l’entreprise. Pourquoi avoir mis l’éthique au centre de votre roman?
Je voulais raconter comment les meilleures idées peuvent parfois déraper lorsqu’elles se frottent à la nature humaine. Mon questionnement porte davantage sur les relations qu’on développe avec les objets plutôt que sur les dérives de l’intelligence artificielle. Est-ce que des comportements que notre société juge déviants le demeurent s’il n’y a pas de victime? Est-ce que la technologie pourrait servir à réhabiliter une frange de l’humanité dont on préfère oublier l’existence? Je n’ai pas de réponses ni d’opinions sur une multitude de sujets, juste des questions. Raconter des histoires est ma manière de métaboliser ces questions insolubles. Je les délègue aux lecteurs… Je suis sans doute un peu sadique!
Très actuel, votre livre place à l’avant-plan les dérives que peut entraîner la technologie. Selon vous, à quel moment cesse-t-elle d’être utile à l’humain?
Dans ce roman, les dérives sont humaines; la technologie n’en est que le catalyseur. J’irais même jusqu’à dire qu’il met en scène une technologie révolutionnaire dont le potentiel est occulté à cause de la bêtise humaine. Aujourd’hui, les gens derrière plusieurs innovations les utilisent contre nous, dans l’unique but que quelqu’un fasse une piasse de plus après avoir capté notre attention, nous avoir vendu quelque chose (ce qui revient au même) ou avoir optimisé notre rendement au travail. Je suis très méfiante devant le pouvoir aliénant de certaines technologies : leur capacité à nous déconnecter de nous-mêmes, des autres et de notre environnement. Nos cerveaux fonctionnent sur des mécanismes primitifs et certains n’hésitent pas à en exploiter les failles.
Dans La vallée de l’étrange comme dans la plupart de vos livres, vous pratiquez un certain humour noir et l’être humain en prend souvent pour son rhume. Quelles en sont les motivations?
C’est simple, j’adore rire. Nos existences sont des feuilletés d’absurde. L’ennui, c’est que dans la réalité, rien de ça n’a vraiment de sens. Une de mes stratégies narratives préférées est de montrer cette dualité entre l’absurdité de nos vies et la beauté inouïe du monde dans lequel nous évoluons. Peut-être qu’à force de nous décrire comme ridicules et insignifiants, on va cesser de croire en notre importance et de vouloir régner sur nos parcelles de néant. Une bonne dose d’humilité ferait du bien à tout le monde. C’est beaucoup moins stressant d’exister quand on réalise à quel point on n’est rien à l’échelle cosmique. On a alors le luxe de la contemplation et de la bienveillance.
En tant qu’autrice, vous privilégiez le genre de la science-fiction. Qu’est-ce qu’un tel choix vous permet d’exploiter?
J’aime la science et j’aime la fiction, ha! Blague à part, je préfère le terme anticipation à science-fiction. J’essaie tant bien que mal de décoder notre monde, de prévoir où on s’en va collectivement. J’ai le souci du réalisme, je vise le plausible. L’anticipation permet de présenter un cadre reconnaissable au lecteur, avec juste assez d’étrangeté pour rendre le tout intéressant. Satisfaire ma curiosité est une source importante de motivation pour moi. Comme je ne suis pas éternelle, je n’ai d’autres choix que de m’imaginer ce que sera le monde de demain. J’aimerais vraiment entendre ce qu’on y dira sur notre civilisation. Sans doute qu’on jugera sévèrement certains de nos comportements, comme on le fait aujourd’hui avec les mentalités des siècles derniers.
Photo : © Sébastien Lozé













