Téméraire et hardie, Lili Boisvert l’est. Journaliste et chroniqueuse, elle n’a de cesse de forer les fondements de notre monde pour chasser les lieux communs et investir, quitte à ébranler les convaincus, des zones plus épineuses. De même dans sa série Anan, elle va là où on ne l’imaginait pas, c’est-à-dire dans l’écriture de romans de fantasy. L’autrice a d’ailleurs pris ce pari parce qu’il lui donnait la latitude souhaitée. « Ça me permettait de tout explorer, il n’y avait aucune limite et je pouvais réinventer les règles. » En construisant de toutes pièces un système éloigné du nôtre, elle mettait de côté les liens potentiels avec la réalité et qui, l’enchaînant à un discours social, l’auraient détournée de son aspiration d’écrire un roman axé sur les protagonistes et les rebondissements.
La prospérité du territoire d’Anan, florissant royaume protégé des intempéries par un clan de prêtresses qui contrôle le climat, est mise à mal par le peuple des Inares, qui cherchent à réaliser une percée en leur lieu afin de s’emparer du savoir-faire des prêtresses, aussi appelées les Douze. Pour contrer leurs attaques, Anan a besoin de s’allier à l’Ouranie, et Sa Majesté accepte en échange de donner en mariage son fils, le prince Byrns, à leur reine Làépar. C’est la capitaine Chaolih qui est chargée de mener le promis à celle qui veut le faire sien, mais cette mission n’est pas sans danger. Pour cela, il leur faudra passer la forêt occupée par le peuple des Maalkis, dit les Visiteurs, de redoutables combattants qui, selon les échos entendus, seraient cannibales.
Les femmes et les hommes
Dans Anan, les positions sont interverties et ce sont les femmes qui détiennent le pouvoir. Dans ce fonctionnement matriarcal, où les reines sont souvent tyranniques et les belligérantes impitoyables, les inégalités sont reproduites, c’est-à-dire que les hommes ont peu voix au chapitre et leurs privilèges sont limités. En renversant la situation, la perspective est évidemment déconcertante. « Les personnages féminins sont tout le temps dans l’agentivité, elles prennent les décisions sur ce qu’on va faire avec le corps des hommes, que ce soit autant pour les envoyer au combat ou pour les mettre dans leur lit, ajoute Lili Boisvert. L’Histoire fait en sorte qu’aujourd’hui, c’est le corps des femmes qui est objectivé, mais ça aurait pu être autre chose. » En lisant l’œuvre, on ne peut que s’étonner de l’ampleur de la subordination à laquelle les hommes dans le roman sont contraints. Pourtant, ils vivent à l’identique ce que les femmes expérimentent dans la vie réelle, mais qui ne nous surprend plus. On prend conscience combien culturellement la domination d’un genre sur l’autre a été normalisée, allant de soi, acceptée et internalisée en quelque sorte. On saisit toute la mesure du sexisme ordinaire et extraordinaire de notre société. « Renverser les rôles permettait d’avoir un certain discours féministe sans avoir à dire les choses, sans que j’aie à proclamer quoi que ce soit », étaye l’autrice.
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Dans Anan, les positions sont interverties
et ce sont les femmes qui détiennent le pouvoir.
L’univers d’Anan défend à lui seul l’argumentation démontrant qu’une moitié de l’humanité s’est emparée presque exclusivement des droits et des avantages. L’objectif n’étant pas bien entendu que l’on permute les places pour reconstituer les inégalités. « Je pense que dès qu’un groupe a trop de pouvoir par rapport aux autres, ça devient malsain », précise Lili Boisvert. Cette dernière montre également, en changeant le concept d’héritage, une manière de redistribuer la richesse plus équitablement, un sujet primordial pour elle. À la mort d’une personne, la fortune de celle-ci est remise à l’État pour qu’elle profite aux besoins de la collectivité et non à ses descendants.
La valeur des héroïnes et des héros
Complots, manipulations, sujétions, meurtres, affrontements, trahisons s’imbriquent dans le fil du récit, qui verra ses personnages connaître de nombreuses péripéties. Une des prêtresses, Drissayone, sera entre autres convoitée par les forces inares, ce qui le cas échéant provoquerait un grave danger. Bref, rien ne va plus dans la cité d’Anan, et Chaolih, guerrière redoutable, ne peut pas compter sur ses anciennes victoires pour espérer gagner. « Le passé n’est rien. Chaque instant est un nouvel agencement de forces, en soi et hors de soi. Croire qu’on l’emportera aujourd’hui parce qu’on a triomphé hier est le propre des imbéciles. »
Réside dans la nature substantielle des personnages une des grandes qualités de la trilogie Anan. Chaolih, vouant à sa reine et à son peuple une fidélité sans égale, tente de se dissocier de son père déserteur et, pour ça, a besoin à tout prix de servir sa patrie. Sa cousine Midora, portée par un authentique enthousiasme qui la pousse à relever toujours plus de défis, est surprise par les sentiments qu’elle éprouve pour Tarin. Byrns, prince englué dans sa léthargie, prendra de l’aplomb dès lors que son cœur s’ouvrira à l’amour. Keyo, mi-Anasque mi-Maalki, rêve de liberté, mais sa double identité ne lui rend pas la tâche facile. Drissayone, de prêtresse mineure, deviendra la plus précieuse, mais devra surpasser plusieurs dilemmes et transiger avec son ego qui pourrait bien la perdre. Finna, faisant partie du peuple conspué des Éléonnes, se défait de ses mains palmées pour passer inaperçue et envisager un meilleur sort. Et les rebelles, qui veulent destituer la reine despote, doivent fréquemment se remettre en question pour atteindre leur but d’un fonctionnement plus juste pour tous. Cette panoplie de protagonistes recherchés donne de la densité aux romans et augmente la truculence des événements.
Maintenant que la trilogie est à son terme, l’autrice doit en faire le deuil. « En rendant le manuscrit à mon éditeur, j’ai vraiment pleuré, avoue-t-elle, encore émue. Mes personnages sont des gens qui ont été dans ma vie pendant toute ma trentaine. Je trouve ça triste et satisfaisant en même temps, il y a comme une partie de moi qui espère que ce n’est pas fini. » La forme d’un éventuel livre reste à déterminer, en ce moment ce n’est qu’un projet fantasmatique. Elle songe aussi peut-être à explorer l’écriture de science-fiction, pourquoi pas. Mais pour l’heure, la trilogie Anan, riche, féconde et haute en aventures, attend d’emporter ses lecteurs et ses lectrices dans un voyage en tous points passionnant.
Photo : © Julia Marois















