Après avoir fait équipe avec Dominique Fortier sous la supervision d’Alto (Pour mémoire), contribué à la collection « III » de Québec Amérique (Forteresses et autres refuges) et publié un essai (Un présent infini) chez Atelier 10, Rafaële Germain revient aux sources, à la fiction. « Je ne pensais pas réécrire un roman comme ça. Ça faisait douze ans que je n’en avais pas écrit. J’ai eu beaucoup de fun à le faire. Mais vraiment, vraiment, vraiment beaucoup de fun. »
Avec Plage Laval, l’écrivaine renoue avec Libre Expression, la maison d’édition qui a édité son premier ouvrage, Soutien-gorge rose et veston noir, une œuvre de chick lit — comme les gens disaient à l’époque. Ce livre avait fait un tabac. Rappelez-vous cet objet-là, cette première de couverture iconique et illustrée par Maud Gauthier; une buveuse de vin rouge (était-ce un cosmopolitain?) juchée sur un tabouret de bar et chaussée de sandales à talons hauts, avec un chat sur les genoux et deux autres félins qui lui tournaient autour. C’était en 2004 et la dernière saison de Sex and the City était alors diffusée sur HBO. Le monde, il me semble, tournait encore à l’endroit.
Puis, Rafaële Germain s’est distanciée des comédies romantiques. Elle a montré sa polyvalence en prouvant qu’elle est à peu près capable d’écrire n’importe quoi : des textes pour la télé (souvenez-vous de la truculente émission Les Bobos) tout comme des essais de longue haleine pour le magazine Nouveau Projet et même un livre de recettes, publié peu après Gin tonic et concombre celui-là, une compilation de bons plans culinaires (Deux folles et un fouet) coécrite avec son amie Jessica Barker.
Treize années se sont écoulées entre Volte-face et malaises et son quatrième roman, celui qu’elle publie ces jours-ci. Le mouvement #MoiAussi a eu le temps de prendre de l’ampleur, suivi de près par un ressac, une certaine montée de l’extrême droite et du conservatisme. Dans l’ordre actuel des choses, on ne peut retrouver Rafaële Germain sous cette incarnation littéraire sans y trouver une forme de réconfort ni céder à la nostalgie.
Charme scandinave
Léger, rassembleur et taillé sur mesure pour le temps des vacances, Plage Laval pose une loupe sur une protagoniste de 48 ans pleine d’esprit, à l’image de l’autrice.
« Bien qu’on voie de plus en plus de femmes de cet âge-là dans les séries à télévision, elles se font encore rares, se désole Rafaële Germain. Je crois que c’est parce que les gens s’attendent à ce qu’elles soient settées, qu’elles aient rencontré l’âme sœur et fondé leur famille… Malgré les progrès, je pense aussi qu’on a moins envie de projeter du rêve sur des personnages qui ne sont pas jeunes et sexy. Après, il faut argumenter qu’on peut être sexy jusqu’à un âge vénérable, défendre qu’on puisse être autrement intéressants en vieillissant. Mais quand l’histoire concerne quelqu’un qui cherche sa place dans la société, et qu’il y a une quête amoureuse en filigrane, on n’imagine pas nécessairement une personne qui approche la cinquantaine. »
Pourtant, ça fonctionne à merveille dans Plage Laval, à travers cette narratrice drôle et hésitante. Rafaële Germain l’avoue ouvertement : cette protagoniste pas piquée des vers est inspirée par celles qui peuplent les écrits d’Auður Ava Ólafsdóttir, la femme de lettres islandaise derrière Miss Islande, Rosa candida, Éden et tant d’autres bouquins à succès. « J’adore Auður Ava Ólafsdóttir. [Ses livres] mettent souvent en scène des héroïnes qui se font domper, ou à qui il arrive des choses terribles, et qui disent fuck that avant de partir au large pour vivre en marge du monde. Plage Laval est un clin d’œil à ça. J’avais pensé mettre une citation d’Ólafsdóttir en exergue et finalement, je ne l’ai pas fait. »
Plutôt que de faire son nid sur les terres volcaniques du pays de Björk et de Sigur Rós, l’alter ego de Rafaële Germain, une Montréalaise fraîchement déracinée, trouvera refuge en banlieue, dans cette municipalité mieux connue pour l’inventivité de son architecture (pensez au Cosmodôme et à son voisin, ce cinéma coiffé d’une improbable soucoupe volante surdimensionnée). La romancière, qui habite elle-même ce bout de pays depuis une décennie, brosse un tableau pittoresque et romantique de Laval-Ouest, ce quartier qui longe les berges de la rivière des Mille-Îles. Là-bas, son personnage est accueilli à bras ouvert par ses nouveaux voisins (tous plus colorés les uns que les autres) qui ne l’espéraient pas, mais qui ne tarderont pas à l’adorer.
C’est dans cet improbable décor que la narratrice vit et télétravaille, un privilège que lui confère son statut de pigiste. Pour gagner sa vie, elle traduit des polars du norvégien au français, non sans critiquer les personnages féminins unidimensionnels qu’elle rencontre dans la foulée, ceux de Leif au premier chef, un auteur de best-sellers et un misogyne qui croit être un allié de la cause féministe. Par ce personnage, on dénote chez Rafaële Germain une certaine urgence de dire, de nommer le sexisme qui subsiste dans l’univers du livre. Pour la présente entrevue, en revanche, elle fait montre de retenue, d’une prudence certaine. « Pour évoluer moi-même dans le milieu littéraire, je sais qu’il y a une place pour les femmes, qu’on est choyées, qu’on ne fait pas pitié. C’est un endroit où on peut s’exprimer, mais il y existe néanmoins ce genre d’auteurs vedettes, même à notre petite échelle au Québec. Il y a des non-dits autour de certaines personnalités. Je voulais effleurer le sujet, dire que ces choses-là existent. Je ne voulais pas en faire un ouvrage didactique, je ne voulais pas pointer du doigt, parce que c’est des réalités complexes, mais je voulais, dans la mesure du possible, montrer qu’elles existent. »
Ce Norvégien fictif devient surtout un moteur, une manière d’incarner une idée qui transcende les rapports de force entre les hommes et les femmes. « Je ne voulais pas que Leif soit une pure marde, lâche-t-elle, pince-sans-rire. Ç’aurait été trop caricatural, trop facile d’en faire une espèce de chien sale complètement macho. Je trouvais ça plus intéressant que ce soit quelqu’un qui, par la négative, fait progresser la narratrice, parce que sa perception de la liberté, qui est très virile et patriarcale, est un repoussoir pour elle. Ce n’est peut-être pas si courageux et si hot que ça, finalement, d’être toute seule sur son bateau. »
La liberté, en fin de compte, n’est pas qu’individuelle. Elle peut se vivre — comme c’est le cas pour les personnages de Plage Laval — à l’échelle d’une communauté, de tout un voisinage. C’est le message que Rafaële Germain s’efforce de transmettre avec ce livre. De manière subtile, efficace.
Photo : © Julien Faugère













