… les sauces à touiller, les devoirs de la petite à superviser, les comptes à payer, les médicaments à gérer, la litière de la chatte à changer et rebelote, la lessive, les draps, les sauces, les médicaments, les devoirs de la petite, les comptes et, bien sûr, le poulet à mettre au four, le satane poulet… » Vous suivez toujours? Ce « satané poulet » poursuit d’ailleurs la narratrice jusque dans ses rêves ou elle se voit enceinte… de croquettes! Bienvenue sous la chevelure blonde de Marie-Sissi Labrèche, qui l’avoue d’emblée : « C’est un morceau de ma tête. J’avais tellement besoin d’écrire ce qui se passait là, c’est comme faire du ménage! Ça faisait des années que je voulais montrer ce qui s’active dans ma circonvolution cérébrale, tenter de l’écrire, tout écrire… M’affranchir des codes du roman. Il n’y a pas de points […]. Je parle vite et je me tanne vite dans la vie. Je ne suis pas TDAH, du moins, je n’ai jamais été diagnostiquée. J’en ai assez eu comme ça, de diagnostics. Tout de même, je n’ai pas une concentration spectaculaire, mon rythme de pensée naturel est haletant, quand j’écris aussi. Tout est haletant », s’exclame d’un même souffle l’écrivaine. On ne peut que sourire, être attendrie par le « personnage ».
Des nerfs d’acier
Un personnage, Labrèche en est tout un à elle seule! Mais bien réel celui-là; fait de rires, de doutes, de craintes, de gêne, de peine, de joie et, surtout, d’autodérision. Suffisamment d’ailleurs pour prouver que l’écriture de soi n’est pas un exercice de narcissisme, n’en déplaise aux détracteurs du genre, surtout ceux qui l’attribuent exclusivement aux femmes… Au contraire. L’artiste au passé mouvementé ne s’aime pas assez pour ça. Au rayon de l’amour-propre, c’est mieux que c’était, mais tout de même… Quand on lui confirme son talent — cinq romans, un recueil de nouvelles, une série pour adolescents, la coscénarisation du film Borderline et d’autres belles affaires à venir —, reconnu par son fidèle lectorat et la critique, c’est à parier qu’elle doute encore. Chez la créatrice, qui estime avec raison qu’il faut des nerfs d’acier pour naviguer dans le monde littéraire, ce doute n’est pas un style qu’elle se donne pour faire « cute », pas une fausse modestie.
Nul besoin d’être psy pour saisir qu’il n’y a rien de faux chez celle pour qui écrire à l’encre de ses souvenirs a plutôt des vertus cathartiques. « Je me suis branchée à ce qui m’achale, des niaiseries que j’ai pu faire ou dire, les fois où j’ai trop bu, par exemple, où je suis allée trop loin… C’est ma technique Robaxacet (rires), chercher les mots là où ça fait mal, comme j’aime le rappeler à mes étudiants. » Nouvelle corde à son arc, l’enseignement de la création littéraire en parascolaire à l’Université de Montréal la comble, la garde du côté de la vie. Comme son mari et son fils. Des ancrages qui la « cadrent » sans doute aussi. « Il existe des êtres qui ont besoin de se faire mettre des limites de l’extérieur, sans lesquelles ça ferait dur… J’ai l’impression que je suis allée me chercher ce cadre-là, que je me suis construit cette sécurité et une petite vie tranquille, parfois peut-être un peu trop tranquille! », déclare celle qui aborde depuis toujours et sans tabou le trouble de personnalité limite qui l’assaille. Avec la maturité, la prise de médicaments et après dix années de thérapie, des livres, des scénarios, un film, un exil en Suisse, un mariage, un enfant, la mort de sa mère, oui, bien sûr, les symptômes se sont atténués.
Parfois, un joggeur
Et pour les débordements tenaces, vive l’écriture! « Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit », note Marguerite Duras dans Écrire. Toujours dans cet essai de la célèbre écrivaine de L’amant que Labrèche estime, tant de propos collent à son processus de création : « Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. »
Au sens figuré, certes, dans son bungalow de l’Ouest de l’île de Montréal, Labrèche, ou plutôt son alter ego dans Un roman au four, se voit comme une recluse — ces femmes du Moyen Âge qui décidaient de vivre emmurées —, mais n’est pas dans cette « solitude quasi totale» nommée par Duras. « Ici, c’est tellement le royaume de la bébelle à moteur. À longueur de journée… Il ne se passe pas grand-chose… Parfois, un joggeur… », exprime l’autrice. Mais au sens propre, en fin de journée, tout le contraire se produit, quand, après avoir essayé d’écrire, il y a éternellement le repas du soir à préparer, le retour des classes de l’ado, le mari à écouter, couver tout ce monde toujours plus que nécessaire, voir à tout, penser à tout, etc. En somme, un déroulé mental dans lequel se reconnaîtront beaucoup de femmes arrivées au mi-temps de leur vie, probablement en périménopause, prisonnière (ça, oui!) de leur charge mentale, une expression devenue à la mode au tournant du second millénaire.
En un souffle et presque sans ponctuation sur plus de 160 pages, l’écrivaine réussit habilement à transmettre le point de vue cognitif de son héroïne alanguie, pétrie de pensées qui pourraient passer pour « impures » chez les vertueux et adeptes de la « bien-pensance ». Invitée dans le processus de pensée de la narratrice, la lectrice (ou le lecteur) savoure sa possibilité de la comprendre, voire de s’y reconnaître tout en y puisant des effets salvateurs. Aux antipodes de ce qui pourrait passer pour une vulgaire litanie d’apitoiements, le texte n’en devient qu’une meilleure illustration de la complexité humaine contemporaine et de ses pensées. D’une redoutable efficacité aussi.
Taire son humour serait un crime. Il est partout. Dans sa mélancolie ou les « tannanteries » de la petite fille qu’elle est encore au fond et qui l’inspire pour son personnage d’Abiguili, chatonne héroïne d’une nouvelle collection d’albums pour petits illustrés par Didier Loubat, à paraître dès le 26 février aux Éditions Michel Quintin. S’ajoutera plus tard à ce titre jeunesse un recueil d’histoires dans la collection « III » chez Québec Amérique. Il n’y aura jamais trop de Marie-Sissi Labrèche. Comme chaque fois, la lire ressemble à l’heureuse reprise d’une conversation avec une amie, on se surprend à y puiser du réconfort pour garder la tête hors des flots. La littérature devrait aussi pouvoir être cette bouée-là.
Photo : © Martin Shank














