C’est l’histoire d’un homme aimant, mais secret et silencieux, à l’instar de tant de pères québécois des années 1950 et 1960. Un père au parcours plein d’ellipses, comme autant de vides à combler pour Louise Dupré, qui lui consacre son plus récent livre. Après avoir abordé les relations mère-fille, notamment dans la pièce Tout comme elle, et tracé un magnifique portrait de sa mère dans L’album multicolore, l’écrivaine se risque avec L’homme au camion à arpenter le versant plus occulte de son héritage. Un père mis à l’écart, un fantôme vers lequel elle avance à tâtons, avec délicatesse, laissant remonter les affects et resurgir les images comme le ressac d’une musique dont elle s’était éloignée et qui revient à elle.

« C’est un livre que je porte depuis très longtemps », lance Louise Dupré, attablée devant un thé, lumineuse, visiblement émue de mettre au jour ce nouvel opus qui retrace la genèse du père pour reconstruire un lien perdu. « Je sens le besoin de revenir sur ce côté de moi précisément parce que j’ai délaissé tout ce que représentait mon père sans me poser de questions. En accédant aux études, à un savoir qu’il n’avait pas, en délaissant la religion, en me divorçant. Je reviens vers cette rupture pour voir quelles ont été les conséquences dans ma vie. »

Le récit s’ouvre comme une enquête. La fille cherche à raconter l’enfance du père et de ses quatre frères. Quand son grand-père quitte sa grand-mère, celle-ci se voit contrainte de laisser sa maison, de partir vivre chez son frère et de mettre ses quatre fils les plus vieux à l’orphelinat. Le plus jeune, le père de Louise, reste avec elle jusqu’à ce qu’elle meure. Le petit Arthur-Aimé, âgé de 5 ans seulement, devra alors lui aussi rejoindre l’orphelinat. Pourquoi sa grand-mère a-t-elle quitté sa maison et ses enfants? A-t-elle négocié avec son frère pour garder le plus jeune? « Comme je n’ai jamais entendu mes oncles dire un seul mot mauvais contre leur mère, sans doute que c’était une femme bonne qui n’avait pas le choix. J’ai éprouvé en écrivant ce livre beaucoup de compassion pour les femmes de l’époque qui, comme ma grand-mère, étaient forcées d’abandonner leurs enfants. »

L’investigation avance au fil des hypothèses, devient une quête intérieure autour d’une absence, un récit qui ressuscite des absents. « C’est un livre qui m’a pris beaucoup de temps à écrire, avoue l’écrivaine. Il a fallu que je fasse un travail d’archéologue pour déterrer patiemment les émotions et les sentiments, mais aussi les souvenirs infimes, des moments plus doux et plus beaux que j’ai eus avec mon père. » Ce récit pourrait opérer une sorte de changement dans son écriture, croit-elle. « C’est un livre où j’accepte une partie de moi-même. Si on refuse notre héritage paternel, on refuse une partie de son enfance et de la femme qu’on est. »

Accomplir le deuil impossible
Lancée à la recherche du père perdu, Dupré recompose la trajectoire d’un homme, tente de saisir sa relation avec lui et se demande « comment se construire une mémoire sur un abyme », écrit-elle. Des bribes émergent, comme ce jour où elle part à Old Orchard avec des amis et qu’il la met en garde de ne pas tomber enceinte. Ou cette autre fois où la petite Louise veut à tout prix son attention et reçoit plutôt une claque sur les fesses, la seule qu’elle n’ait jamais reçue, mais qui la marquera, forcément. Grâce à la lente alchimie de l’écriture embrassée tel un rituel, accompagnée d’écrivaines et écrivains qui l’aident à avancer, Dupré trouve des pistes pour mieux appréhender la vie de cet homme et expliquer sa fin abrupte, énigmatique et terrifiante, comme peut l’être le suicide. Cet événement tragique est révélé pour la première fois dans ce livre; le voile sur le tabou, enfin levé. « À l’époque, en 1981, ce n’était pas possible d’en parler ouvertement, précise Dupré. Jusqu’en 1958, les gens qui se donnaient la mort n’avaient pas le droit à une sépulture. C’était tabou. Il est temps de le dire maintenant », ajoute celle dont le récit la force à tout reconsidérer, à compatir avec la faiblesse du paternel.

Un pan de sa biographie familiale s’éclaire, mais aussi de celle du Québec. « C’était un homme retenu à qui on n’avait pas appris à exprimer sa tendresse. » Lentement, avec la virtuosité de sa langue juste, Dupré donne les mots qui ont manqué au père, pour faire la paix avec ce deuil impossible. En remontant le fil du temps, la fille découvre ses qualités. « Il aurait pu être amer toute sa vie, avec une enfance comme ça, mais il était doux, blagueur et joyeux. Ni incestueux, ni violent, ni colérique, loin des portraits d’hommes très négatifs omniprésents dans la littérature québécoise. Mon père était un modèle positif, un homme qui pleurait quand il était triste, gentil et doux. » L’époque actuelle lui permet de valoriser ce père qui ne répondait pas aux stéréotypes quand elle était adolescente. « Grâce aux religieuses qui l’ont élevé, sans doute, il n’est pas devenu autoritaire. »

L’homme au camion réhabilite l’homme doux, mais aussi celui qui vient d’un monde différent de celui dans lequel la petite Louise grandit et étudie, au Collège classique, et sous l’influence de la famille maternelle cultivée. « Je voyais mon père comme un accident de parcours », ajoute celle qui, comme pour beaucoup d’enfants de la génération de la Révolution tranquille, reçoit une instruction qui dévalue les parents, crée des ruptures dans les familles. La jeune Louise valorise plutôt le grave et la noirceur, rien qui pourrait ressembler à la culture populaire associée au père. « J’ai longtemps considéré comme un manque de profondeur ce qui était en fait une force chez lui : sa capacité à se réjouir, à passer outre ses blessures, à tourner le dos à sa douleur. Je croyais que ces gens-là ne pouvaient pas avoir une réflexion philosophique sur la vie, sur le monde. J’étais attirée par Duras, le jazz, Brel, Ferré, Barbara. Actuellement, j’essaie de me réapproprier mes origines québécoises, familiales, paternelles. Le folklore, les chansons à répondre, les sets carrés. J’en découvre toute la richesse! »

Avec une sincérité jamais impudique, Dupré livre une lettre d’amour au père, mais écrit aussi ce récit « pour consoler sa mère » qui n’aura pas eu la chance de comprendre le geste de son mari. « On a tendance à faire la mise au point sur le suicide des gens et à oublier tout le reste. Je propose une autre vision : voyons-le comme un moment dans une vie qui n’efface pas toute la joie et le bonheur vécus aux côtés de l’être absent. » On ne peut qu’approuver et inviter les lectrices et lecteurs à suivre ce vibrant voyage à rebours, ode aux lignages complexes et au temps capable de réparer les plus grandes blessures.

Photo : © Julia Marois

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