Claire Baglin est née en 1998, en France. En salle, son premier roman à paraître au Québec le 7 octobre, est de la première sélection du prix du Roman Fnac ainsi qu’en lice pour le prix Le Monde. C’est que cette œuvre originale a de quoi capter l’attention du lecteur : dans un récit à la double narration, elle nous entraîne d’une part dans le quotidien de son enfance, marqué par un père ouvrier et leur condition sociale, et d’autre part dans l’envers du décor d’une jeune employée d’un fast-food. Puissant roman sur la place du travail dans nos vies et ses effets sur nos corps, En salle rappelle avec adresse que la littérature peut parler de tout et en faire saillir l’humanité.

Votre ouvrage entrelace habilement deux récits, celui de l’enfance de la narratrice, qui a grandi dans une famille dont le père était ouvrier, et celui de l’entrée en poste — et des mois qui suivent — de la narratrice dans un fast-food. Les récits n’ont que quelques paragraphes avant d’alterner entre eux. Est-ce que cette construction narrative s’est imposée dès le début du projet? Pourquoi avoir choisi cette structure?
Le roman est parti d’un souhait, celui d’écrire sur le travail de mon père. L’été qui a précédé l’écriture du roman, je l’ai enregistré parler de son enfance, de son travail, mais aussi de son rapport à la musique, au cinéma. Malgré cette matière dense et passionnante, j’ai longtemps tâtonné avant de trouver la bonne forme. Je n’arrivais pas à écrire l’usine qu’il connaissait depuis vingt ans.

J’avais cette habitude d’écrire par scènes, je le faisais pour le fast-food que je venais de quitter, mais j’étais incapable de reconstituer l’expérience de mon père. Ma lecture de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec a eu un réel impact sur la suite et j’ai écrit mon entretien d’embauche. Je me suis beaucoup amusée à le faire alterner avec une scène d’enfance. J’ai eu l’impression de reproduire ce procédé cinématographique qui fait cohabiter passé et présent. Les deux, l’enfance et le fast-food, sont restés entremêlés : le fast-food seul faisait pencher le récit vers le documentaire, l’enfance seule ne suffisait pas au roman.

Dans un récit comme dans l’autre, vous nous présentez la lourdeur du boulot, les longues heures, les effets sur le corps, l’abrutissement des tâches répétitives. D’ailleurs, un brillant passage mettant en lumière le fossé entre votre narratrice et la famille de son copain, mieux nantie que la sienne, démontre que les moins fortunés ne travaillent pas moins, ne font pas moins d’efforts que ceux qui ont un cinéma maison. Votre livre pourrait ainsi se lire comme une critique sociale de notre rapport collectif au travail. Pourquoi avoir choisi, comme sujet de votre premier roman, de parler du travail?
Le travail de mes parents avait une place centrale dans mon enfance, comme il peut avoir cette place pour la plupart des enfants. C’étaient les vacances et les horaires de mes parents qui déterminaient nos semaines et, s’il fallait certains matins marcher sur la pointe des pieds et ne pas utiliser l’eau, c’était pour ne pas réveiller mon père, qui avait travaillé la nuit. Quand j’ai commencé à travailler au fast-food, j’ai connu une forme de pénibilité, même si elle est différente de celle que connaît mon père encore actuellement, qui m’a rapprochée de l’attitude de mes parents vis-à-vis du travail : y penser sans cesse, en parler sans cesse et mesurer son impact sur le corps et la tranquillité de l’esprit. Après plusieurs mois en tant qu’équipière, je ne pouvais pas écrire sur autre chose.

Votre personnage s’appelle Claire. Ce n’est nommé qu’une seule fois, et seulement vers la fin. En quoi est-ce votre histoire? Et votre travail d’écrivaine, comment le décririez-vous par rapport aux emplois répétitifs et manuels dont vous faites état dans votre roman?
Ce roman pourrait aussi bien être un vaste mensonge, le fait qu’il soit une histoire presque entièrement vraie n’a pas d’importance. Mon prénom apparaît plus comme une anecdote que comme une révélation : je ne sais pas si j’aurais pu inventer les manageurs ou le meuble à DVD. Le travail d’écriture me permet de faire place nette, contrairement au travail en salle [à manger d’un fast-food], qui est sans cesse à refaire et entraîne une grande frustration. Dans l’écriture, je range les souvenirs, je les ordonne, et une fois inscrits quelque part, je peux avoir cette tranquillité de l’esprit. Le roman m’a permis de reprendre le fast-food et de finir la salle une bonne fois pour toute.

Photo : © Mathieu Zazzo

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