Quel sympathique roman loufoque que voilà! À cheval entre le journal intime et le roman d’espionnage, pataugeant ici et là dans le récit humoristique, À reculons brouille les pistes et nous invite à chercher nos propres repères. Car si notre pauvre protagoniste ne joue qu’un rôle d’observateur passablement passif, surpassé par l’ampleur inattendue de la situation — en vrac : gang mystérieux, rencontres déstabilisantes, enlèvement fortuit et tribulations technologiques (vous verrez…) —, les quidams qui orbitent autour de lui, eux, nous cachent tout. Fort d’un humour mordant et d’un verbe pétillant, À reculons nous accroche un sourire au visage et nous donne une joyeuse claque dans le dos en clamant « Tiens, c’était donc ça! ».
Numéro 132
Dossier
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Les libraires craquent
La jeune fille à la tresse
Inspiré d’une histoire vraie, La jeune fille à la tresse met en scène une amitié forte de deux jeunes filles issues de familles complètement différentes, le tout sous le ciel sombre de la Seconde Guerre mondiale. Joie, tristesse, douceur, rébellion, tout se côtoie et s’oppose dans ce magnifique roman qui se veut une ode à l’amitié, celle qui traverse toutes les tempêtes et les ravages du temps, et à la lutte des femmes pendant l’Occupation. Impossible, donc, de ne pas tomber sous le charme de la naïveté de Lili et de la fougue de Solange grâce à la plume vivante de Françoise de Luca qui nous révèle une facette méconnue de la Résistance : la mode.
Les ombres blanches
Au décès d’Emily Dickinson, l’univers s’arrête momentanément avant de reprendre, hésitant. Au creux des tiroirs, sous les oreillers, dans le plumage des merles, entre les pages de l’herbier, dans le scintillement des étoiles et dans la tête de tout le monde, les mots de la poète se fraient un chemin jusqu’au sang. Il faudra les publier. Mais il faudra aussi les déchiffrer, en toucher la moelle. Surtout, ne pas les blesser. Voilà l’entreprise de l’entourage d’Emily, tout comme celui de Dominique Fortier, qui reprend l’essence des Villes de papier là où elle l’avait laissée et nous fait découvrir la vague qu’ont essuyée famille et amis à la mort d’une partie d’eux-mêmes. Un roman sensuel, parfumé et sublime qu’on lit traversé de frissons.
À la maison
Jessica et Phil cherchent un nid pour leur future famille. Une aubaine, cette trop blanche maison de banlieue? Jess, loin de s’épanouir, va au contraire péricliter doucement, se sentant enfermée dans sa grossesse et cette improbable bâtisse vite devenue menaçante, coupée d’elle-même, des siens, et même de Phil, progressivement. Myriam Vincent revisite ici les codes de la maison hantée, spectre de la folie inclus, qu’elle met en audacieux et habile parallèle avec les affres d’une première maternité douloureusement vécue. L’angoisse, le doute, l’héroïne de plus en plus isolée au gré des portes qui claquent toutes seules : tout y est. Tout en tension, À la maison, avec sa subtile narration au je, nous laisse incertains, tristes et déphasés. En post-partum, quoi.
No-no-yuri
Kyôko travaille depuis maintenant treize ans comme secrétaire dans une entreprise de cosmétique japonaise; célibataire endurcie, elle ne fréquente que des hommes mariés, qu’elle délaisse à la seconde où ses amants s’amourachent d’elle un peu trop à son goût. Sauf que cette routine bien huilée se détraque le jour où son patron américain doit démissionner et retourner à Boston pour des raisons familiales. Une fois monsieur Smith parti, conservera-t-elle cet emploi simple et sans grande responsabilité? Rien n’est moins sûr, d’autant plus que les rumeurs entourant M. Green, l’éventuel successeur à la tête de l’entreprise, sont loin d’être flatteuses. C’est un bonheur toujours renouvelé de retrouver année après année un nouveau Shimazaki à se mettre sous la dent.
Mistassini
Margot se sent de plus en plus décalée par rapport à ses amis, déjà « installés » dans la vie, avec prêt hypothécaire et projets de bébé. La comédienne voudrait bien décrocher un meilleur rôle que celui de jeune mère épuisée dans une publicité de yaourt. Sans compter que son appartement a brûlé, qu’elle soupçonne son frère toxicomane d’être en cause et qu’elle a menti aux assurances. Heureusement qu’il y a Louise, sa vieille complice canine, pour la soutenir de son amour inconditionnel. Quand les vacances de canot-camping avec ses best arrivent enfin, Margot espère ne rien laisser paraître. Bien entendu, rien ne se passera comme prévu. Marjorie Armstrong signe un premier roman aussi drôle que touchant sur le passage à l’âge adulte, l’amitié et, en filigrane, la douleur d’une jeune femme devant la maladie de son frère.
Les laides otages
Dans ce roman, Yvon bouleverse entièrement le genre : la prose se passe du point et de la virgule, les fragments se succèdent aux vers, et ses personnages, Joni, Topaze, Monday, Saloppe et les autres, suivent cet éclatement dans un flot continu de tendresse et de violences extrêmes. L’autrice porte le lecteur dans un non-lieu — un asile, un bordel ou un taudis — qui abrite une flopée de femmes marginales. Des prises pour folles, hystériques, maganées de la rue, complètement révoltées, mais otages de cet endroit tenu par « Têtra, la reine des fourmis rouges ». Radicalement plongées dans les drogues et l’alcool, elles restent captives de leur propre corps et de leur propre condition. Queer avant l’heure, cette œuvre trash est à lire absolument. Pour public averti.
D’autres font du vitrail
D’autres font du vitrail est un roman sur la vie, vue à travers différents morceaux choisis avec soin. L’autofiction s’inscrit comme une composition formée de pièces qui créent un ensemble lumineux et grand, comme un vitrail devant une vitre. Dans son roman, Isabelle Dionne crée des textes cousus d’une part d’intimité et d’une part d’actualité. Elle met en relation les petits moments du quotidien pour les faire cohabiter avec les grandes leçons personnelles et avec l’actualité universelle. Elle bricole les mots pour toucher aux épreuves difficiles en les entourant de beauté et de douceur. Ce roman fragmenté et sans ponctuation laisse un rayon de délicatesse dans son sillage et résonne longtemps après l’avoir refermé. À lire et à relire!
Chroniques de l’abîme et autres récits des profondeurs
À la nuit tombée, vous êtes sûrement plusieurs à aimer vous raconter, idéalement autour d’un feu de camp, des histoires étranges, troublantes et effrayantes. Avec ce recueil de Simon Predj (du balado Ars Moriendi), de Charles Beauchesne (du balado Les pires moments de l’histoire) ainsi que de l’illustrateur Pierre Bonk, vous allez être gâté.es! Dans un campement glauque, nos trois protagonistes explorent par le biais de quelques récits la nature de l’abîme, sa noirceur, sa folie… L’une d’elles est québécoise, dans une ville que j’ai moi-même habitée avant les faits relatés : Gagnon. Que ce soit en mer, sous terre, en pleine toundra, l’horreur nous attend partout! Des histoires que j’ai bien hâte de raconter à voix haute!
Vivement pas demain
Chantre des petits riens et flâneur de ruelles, Thomas Vinau s’est confortablement installé cette année sur le podium de mes écrivains préférés. En bon disciple de Robert Walser, il propose ses petites proses du quotidien qui sont un véritable plaidoyer poétique rendant justice à la vie. Il y a du jeu dans cette littérature et elle recèle un tempérament bon enfant des plus charmants. Son œil se promène ici et là, sublime ses journées, et hop! voilà comment une vieille olive rancie se transforme en diamant noir. C’est un poète au regard singulier qu’il fait bon de découvrir enfin. On le retrouve dernièrement chez Gallimard avec un nouveau roman Marcello & Co et aussi bientôt en poésie chez Points. Faites un pied de nez à l’ennui et vivez auprès de Vinau! Go!
Le poids des fourmis
En tâchant de comprendre comment concilier la lucidité et la légèreté d’être sans pour autant sombrer dans le désespoir ou l’atrophie cérébro-sentimentale, l’auteur explore cette dualité si fondamentale à la compréhension de notre époque paradoxale. À travers le kaléidoscope d’une élection scolaire opposant la bouillante Jeanne, l’introverti Olivier et le céphalopode Mike, une critique grinçante de la petitesse en politique se déploie, incarnée par cette jeunesse vibrante, mais laissée à elle-même. À des lieux des monolithes militants, Paquet se cache adroitement derrière la multitude des discours, saisissant dans sa compréhension des enjeux intergénérationnels. L’éloquence est toujours aussi éblouissante, l’humour, parfaitement calibré. Dès 13 ans
Camera lucida
Charmant inventaire que ce recueil de chambres habitées un temps ou visitées à la va-vite! Sanctuaire du sommeil, pièce incubatrice des passions ou simple compagne de nos chagrins, la chambre est la pièce maîtresse de nos vies. Dans ce brillant travail du ressouvenir, Marie Bélisle offre à travers ces instantanés en prose une pertinente réflexion sur la mémoire et y imbrique maints petits croquis de ses refuges. Quelque part entre Perec et Duras, la poétesse a su trouver une place bien à elle pour border ses souvenirs dans les lits du passé.
Le mage du Kremlin
C’est un portrait glaçant des coulisses du pouvoir au Kremlin, sous Vladimir Poutine, que livre ce premier roman de Giuliano da Empoli. Après sa démission, Vadim Baranov, longtemps principal conseiller politique du nouveau Tsar, raconte à un universitaire européen comment Poutine s’y prend pour asseoir « la base inébranlable » de son autorité, utilisant la subversion et le chaos aussi bien en Russie qu’à l’étranger, afin d’aiguiller « les forces de la colère ». De son arrivée au pouvoir à la crise de 2014 en Ukraine, en passant par la Tchétchénie et Sotchi, on voit surgir la nouvelle réalité voulue par le Tsar et ses sbires. Largement inspiré de l’expérience d’un ex-conseiller de Poutine, le roman n’en est que plus éclairant. À lire absolument!
Mr. Loverman
Barrington Jedidiah Walker, c’est le personnage qui nous intéresse. C’est un homme de bon goût. Un réel et fier dandy. D’une élégance remarquable, ce Caribéen de 74 ans aime fêter et boire en bonne compagnie. Il se résout, après cinquante années d’un mariage chaste, à l’exception de deux filles, à divorcer de sa femme Carmel. Son amour réel, il le voue depuis toujours à son camarade de jeunesse Morris Courtney de la Roux. Au point où se trouve Barry, il doit à la fois accepter les responsabilités de son orientation sexuelle et se révéler à Carmel. Secret de Polichinelle? Ce roman traite d’acceptation de soi et de recherche d’honnêteté vis-à-vis de soi et des autres. Comment assumer ce que l’on est réellement sans faire trop de dommages?
Cardiff, près de la mer
Joyce Carol Oates nous a habitués à des ambiances qui mélangent inquiétude et étrangeté. Liens familiaux troubles et lieux reculés peuplent l’écriture de cette romancière, qui semble toujours avoir un pied sur la ligne du fantastique. Composé de quatre longues nouvelles, ce recueil ne fait pas exception. Les protagonistes, toutes féminines, sont tour à tour forcées d’évoluer dans des environnements oppressants, voire parfois dangereux, où elles sont confrontées autant à la noirceur des autres qu’à la leur. On est ici dans une lecture lourde, mais d’une poésie indéniable.
La promesse
La campagne sud-africaine en 1986. Sur leur domaine, les Swart pleurent la mort de Rachel, la mère de famille. Une question taraude Amor, la cadette : Pa tiendra-t-il la promesse faite quelque temps auparavant à son épouse mourante? Donnera-t-il à Salome, leur fidèle domestique noire, la maison où elle habite sur leur propriété? Tel est le fil conducteur qui lie les quatre parties de cette fresque familiale s’étalant sur trois décennies. Avec en toile de fond l’évolution de la société sud-africaine, on assiste au déclin de cette famille afrikaner dont les liens se délitent peu à peu au fil des décès. Lauréat du prestigieux Booker Prize en 2021, le roman de Galgut est fascinant autant par l’originalité de son propos que par la richesse de sa langue.
Buck & moi
Buck travaille au Starbucks, attendant qu’une occasion se présente pour faire autre chose. Et lorsque celle-ci arrive, c’est toute sa vie qui change. Issu d’un milieu modeste, habitué de faire profil bas, il se retrouve au cœur d’une start-up, seul Noir parmi des Blancs riches et forts de leurs avantages. Mais Buck est différent et se taillera une place en partageant sa chance avec sa communauté. Présenté comme un manuel de conseils de vente, truffé de trucs et d’astuces pour accrocher un client, Buck & moi est drôle, déjanté et rafraîchissant. C’est aussi un portrait mordant, une fable truculente, sur la pseudoégalité des chances dans un monde où, aujourd’hui encore, la couleur de la peau influence le chemin de vie, nonobstant les progrès accomplis.
Ce qui vient après
Son fils tué par le meilleur ami de celui-ci, qui s’est suicidé ensuite, Isaac vit son drame seul avec son chien. Si les prémices semblent lourdes, elles ne sont pas représentatives de ce livre passionnant — où bien sûr l’émotion est à fleur de peau —, qui s’ouvre sur la quête de la vérité, autant sur ce qui s’est réellement passé que sur les personnages qui gravitent autour de ce malheur. Ainsi, la jeune Évangéline, une sans-abri qui se pointe chez Isaac, a connu les deux ados, mais est-elle impliquée? Et l’enfant qu’elle porte, qui en est le père? À travers un quotidien où chacun cherche ses repères, où la douleur plane, mais laisse aussi place à une forme de sérénité, Isaac, Évangéline et le chien tissent un présent qui se reconstruit.
Difficult Women
On connaît surtout Roxane Gay pour ses essais qui abordent le féminisme et le rapport complexe au corps. Dans Difficult Women, elle utilise la fiction pour présenter des personnages féminins inoubliables. Femmes lâches, femmes frigides, femmes folles, femmes mères, femmes blessées : ce recueil de nouvelles explore la réaction des femmes face à la violence, principalement masculine. Chacune se retrouve face à des épreuves qui les font se révéler « difficile » aux yeux du reste du monde, mais qui forcent à dévoiler le caractère insidieux et brutal de toutes formes d’abus. Tantôt évocateurs, tantôt crus, les textes de ce livre forment un chœur puissant et incendiaire. Le langage est vif, le rythme est implacable et la sensibilité, aiguisée. Le nouveau livre de Roxane Gay provoque cette excitation propre à la découverte d’un livre exceptionnel et important.
Le jeune homme
Opus d’une quarantaine de pages, Le jeune homme d’Annie Ernaux se présente comme une réflexion sur la mémoire, l’altérité et le temps, mais surtout — toujours — sur l’acte d’écrire : alors qu’elle revient sur la liaison qu’elle a vécue avec un jeune étudiant de trente ans son cadet, l’autrice raconte comment, parfois, elle a fait l’amour afin de « [s]’obliger à écrire » et d’éprouver « la certitude qu’il n’y avait pas de jouissance supérieure à celle de l’écriture d’un livre ». Revisitant les lieux de sa propre jeunesse, Ernaux nous révèle l’intimité d’une relation amoureuse menée jusqu’au bout, jusqu’à la répétition, la distanciation et la rupture. Aller jusqu’au bout du vécu — de la vie — par les mots : voilà bien ce qu’est son œuvre.
Télévision queer
Plusieurs études portent sur le cinéma queer, mais très peu encore sur la télévision, dont l’essor des dernières années demeure impressionnant. Cet essai est traversé par cette question centrale : la télévision peut-elle être queer? À l’heure où les représentations sexuelles et de genre n’ont jamais été aussi nombreuses au petit écran, ce livre est d’une pertinence évidente, mais aussi d’une grande qualité. La spécialiste en études culturelles Joëlle Rouleau y réunit des études de cas variés dans leur approche et provenant de différents contextes culturels, dont le Québec, les États-Unis et l’Allemagne. À travers plusieurs médias, tels que le talk-show, la websérie et le téléroman, chaque collaborateur et collaboratrice analyse, réfléchit et se questionne sur les limites et les possibilités du média de mettre en scène des représentations queer radicalement subversives.
Faux rebonds
D’abord publiées dans la revue Tennis-mag, certaines chroniques de ce recueil ont été remaniées pour notre plus grand plaisir. À celles-ci, l’auteur tennisman a ajouté de courts textes introspectifs, humoristiques ou fantaisistes. Il se joue de nous dans le texte « Le parc » et rend hommage à la relève dans « Shapovalov ». Discipline et contrôle de soi dans ce sport apportent des enseignements salutaires. Retourner la balle n’est pas une mince affaire; le match de la vie non plus. Surviennent parfois de faux rebonds. Truffé de nombreux clins d’œil au tennis, ce petit livre enchantera le lecteur tout en rappelant les grands noms de ce sport.
Moeurs
Le plus récent livre de Deneault renoue en quelque sorte avec l’esprit de La médiocratie (2015), dans lequel l’essayiste décriait l’avènement d’une société où le principe de Peter s’affirmait de plus en plus comme un fait avéré. Sept ans plus tard, non seulement la médiocrité règne toujours au sein des instances les plus cruciales présidant à nos destinées communes, encore brandit-elle maintenant les outils du management et de la gouvernance pour finir d’éviscérer la conduite des affaires d’État de son caractère politique au profit d’une approche gestionnaire dont les mécanismes sont presque par définition coupés des multiples enjeux qui devraient orienter ses actions.
Forêts!
À l’aube de bouleversements environnementaux majeurs induits par l’activité humaine, la forêt n’a sans doute jamais autant été analysée et disséquée. À rebours d’une certaine tendance à l’anthropomorphisme, Forêts! lui rend sa part d’ombre et de mystère, en explorant les nombreuses facettes de l’imaginaire forestier. Richement illustré, ce bel ouvrage propose un éventail d’auteurs aux horizons variés, issus tant de la littérature que de l’univers du cinéma ou de la peinture. Ils nous invitent à parcourir les bois peuplés des Ents de Tolkien, la jungle du Marsupilami ou encore les bocages sacrés chers au shintoïsme, autant de déclinaisons d’une source d’inspiration quasi illimitée.
Vraies : Un regard sur l’authenticité au féminin
Génial, le travail de cette photographe qui a su élaborer ce projet inhabituel, celui de présenter des femmes connues en cherchant à exposer leur authenticité. Avec générosité, ces femmes ont accepté de se libérer des contraintes et de simplement se prêter au jeu. Parmi les images croquées au naturel, chacune devait choisir une photo et la commenter. Ensuite, la photographe a fait de même ainsi qu’une tierce personne. Le résultat de ce travail en trois photos transperce l’image pour nous rejoindre avec humilité. Enrichis de vérités, nous refermons le livre en savourant un dernier clin d’œil offert par la photographe. Présentation soignée, résultat magnifique.
Les humbles ne craignent pas l’eau
Nous sommes en 2016 et les États-Unis accélèrent leur retrait de l’Afghanistan. Correspondant là-bas pour le New York Times depuis 2008, le journaliste Matthieu Aikins voit bon nombre de ses amis afghans craindre le pire avec le retour des talibans. C’est particulièrement le cas pour Omar qui, pendant des années, fut traducteur pour les forces armées américaines. Incapable de réunir à temps toute la paperasse qui lui permettrait de quitter le pays en toute légalité, Omar n’a d’autre choix que de prendre la route vers Lesbos, une épopée de près de 5 000 kilomètres. C’est donc en qualité de reporter que Matthieu Aikins accompagnera son ami dans ce périple, empruntant une fausse identité afghane afin de mieux rendre compte du sort des migrants.
Rien de grave n’est encore arrivé
Rien de grave n’est encore arrivé est le titre que l’autrice a choisi pour ses mémoires. On aurait pu tout aussi bien l’intituler : La vie fabuleuse et tumultueuse de Martha Wainwright. En effet, on y raconte la vie tout sauf ordinaire de la talentueuse chanteuse. Il n’est pas toujours évident pour elle de faire sa place, elle qui est née dans le clan Wainwright-McGarrigle. Sa vie remplie d’excès, de musique, de voyages, de rencontres vibrantes, de tournées et de soirées enivrantes laisse parfois place à des moments houleux, pénibles pour la chanteuse. Son divorce difficile, le décès de sa mère, les défis de la maternité en confrontation avec sa carrière en font d’ailleurs partie. Une chose est certaine, peu importe les obstacles, nous sentons à quel point l’amour gagne toujours dans cette famille pas comme les autres où le talent est plus grand que nature. Il ne fait aucun doute qu’à la fin de cette lecture, l’envie vous prendra d’écouter l’œuvre musicale de cette singulière artiste.
Archéologie du Québec : Feu. Lueurs et fureurs
Enfin! Après beaucoup d’attente, j’ai Feu entre les mains! Après Eau, Air et Terre (sans mentionner Fragments d’humanité), les Éditions de l’Homme et le Musée Pointe-à-Callière sortent le dernier titre de cette série magnifique. Le feu, ce dernier élément, mais non le moindre, est celui qui a façonné l’être humain que nous sommes aujourd’hui. Il a modifié notre alimentation, ce qui a favorisé l’évolution de notre cerveau, notre sécurité, notre confort, notre rapport à l’autre, et j’en passe. Jusqu’à tout récemment, nous en étions terriblement dépendants, et ça a laissé des traces sur des milliers d’années de maîtrise. Riche en images, ce recueil de textes nous offre encore une fois un magnifique voyage dans le temps!
Les rois du silence
Les rois du silence, d’Olivier Niquet, est une escapade dans la tête d’un introverti. Celui-ci démystifie d’une main de maître les croyances comme quoi ces personnes seraient ennuyeuses, sans opinion ou antisociales. Avec humour et en enrobant parfois son texte de données scientifiques, l’auteur nous amène à mieux comprendre ce type de personnalité, sans en faire nécessairement l’éloge et en y expliquant le besoin de solitude ou encore celui de réfléchir avant de forger une opinion cohérente. Ce livre permettra aux extravertis de mieux comprendre leurs amis moins volubiles. Pour une personne introvertie, cette ode aux silencieux est un bonbon pour l’âme!
Inclusi(·f·v·e·s). Le monde du livre et de l’écrit : quelles diversités?
Pertinent et actuel, cet ouvrage collectif interroge la capacité d’inclusion du milieu littéraire, et ce, dans une perspective volontairement pluraliste, multiforme. Abordant tant le(s) féminisme(s) intersectionnel(s) que l’écologisme, le décolonialisme, les littératures LGBTQ+ et l’autochtonie, ce livre s’adresse non seulement aux éditeurs et éditrices, mais aussi aux libraires, traducteurs et traductrices, revuistes, bibliothécaires et lecteurs et lectrices — bref, à tous ceux et celles qui souhaitent réfléchir aux questions d’altérité et de bibliodiversité ; à tous ceux et celles qui désirent envisager le monde du livre autrement… À lire!
Le piège
Jacob Finch Bonner a connu le succès avec son premier roman, mais le deuxième a beaucoup déçu. Aucun éditeur n’a voulu le publier depuis. Pour payer ses factures, il enseigne l’écriture dans une université du Vermont. Quand un étudiant lui raconte le roman qu’il a l’intention d’écrire, Bonner est subjugué : c’est vraiment génial! Quelques années passent et il apprend que l’étudiant en question est décédé peu après leur rencontre… ce qui signifie qu’il n’a pas eu le temps d’écrire son roman. Bonner décide de reprendre le sujet. Le livre qu’il en tire devient vite un best-seller. Mais voilà qu’au sommet de la gloire, il reçoit un courriel le traitant de voleur. Ainsi débute la descente aux enfers de Bonner… Un thriller psychologique palpitant!
Dans les brumes de Capelans
On vient de retrouver Anna, disparue depuis dix ans mais vivante, au sous-sol d’une maison abandonnée, à côté du cadavre d’une autre jeune fille, la dixième qu’un monstre insaisissable a enlevée. Son témoignage serait crucial pour l’épingler, mais, traumatisée, elle se tait. On l’envoie dans une safe house à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’espoir que le responsable, Victor Coste (enquêteur fétiche de l’auteur), réussisse à l’amadouer. Mais, dans sa résidence blindée, Coste héberge plutôt des criminels délateurs en attente d’une nouvelle identité et cette mission différente l’inquiète… Arrivera bientôt la saison des brumes sur l’archipel et l’atmosphère n’en deviendra que plus glauque. Un thriller fascinant avec une finale à couper le souffle!
Blackwater (t. 1) : La crue
Alto nous offre cette année une chose qui se fait rare, surtout dans ce format : un feuilleton! À la rédaction de ces mots, j’en suis presque à la fin de la troisième partie, donc à la moitié de cette œuvre en six volumes. Mais laissez-moi vous convaincre de lire les deux premiers tomes. La crue installe des protagonistes aux personnalités marquantes, qui sont parfois attachants, mais souvent agaçants et à l’occasion mystérieux… Qui est cette Elinor arrivée de nulle part? Jusqu’où ira Mary-Love pour arriver à ses fins? La digue, projet en apparence nécessaire, sera source d’une guerre intestine et discrète entre ces deux femmes, provocant moult rebondissements au fil de votre lecture. Venez faire un tour à Perdido, on vous attend!
L’étrange traversée du Saardam
Quel génie de l’intrigue diabolique, ce Stuart Turton, sachant nous mener en bateau, nous ensorceler par son imagination, nous tenir captifs tout au long de ce mystérieux et terrifiant voyage du Saardam! En 1634, le plus gros galion de la plus grosse compagnie du monde, transportant, dans sa cale, d’obscurs objets, quitte les Indes orientales en direction d’Amsterdam. La traversée n’est pas de tout repos pour les dignitaires, les soldats et les marins à bord, gens superstitieux et haineux, alors que d’étranges événements se produisent. Tous se mettent à soupçonner leur voisin de faire du copinage avec les forces occultes, et le légendaire détective Samuel Pipps, passager involontaire, aura fort à accomplir pour faire triompher la raison. Un joyeux suspense démoniaque offrant un combo parfait de dialogues percutants et de rebondissements inattendus.
Terra ignota (t. 4) : L’alphabet des créateurs
Premier volet de la finale de la plus ambitieuse série de fiction spéculative des dernières années, L’alphabet des créateurs met en branle cette fameuse guerre à laquelle plus personne n’est préparé après 300 ans de paix. Les rares architectes prêts à travailler à ce que ce conflit soit le plus court, le moins meurtrier et destructeur possible s’activent alors que des pannes massives affectent les communications et les transports, pierres angulaires d’une modernité qui a aboli les distances comme les frontières géographiques. Est-il possible d’imaginer un art de la guerre éthique? Plus échevelé dans son action que les précédents tomes, ce volet prépare la conclusion qui sera aussi magistrale que le reste de ce cycle extraordinaire.
Le sablier de Papijo
Papi Joseph aime bien prendre son temps pour cuisiner, marcher et admirer ce qui l’entoure. Lorsque la petite Charlie pleine d’énergie lui demande à quoi sert son sablier, elle ne comprend pas vraiment la réponse de Papijo. Celui-ci l’entraîne alors toute la journée à partager des moments qui marquent le temps un grain à la fois. Dans notre monde de vitesse, cet album est apaisant. Il fait l’éloge de la lenteur. En adoptant le rythme de son Papijo, Charlie cueille des fleurs, découvre des grenouilles, ramasse des cailloux, s’émerveille de tout. Leur journée se termine en douceur, le cœur rempli de tendresse. Magnifique album tout en jaune soleil. Dès 3 ans
La force des discours
Il aurait pu s’agir d’un énième livre où l’on célèbre, avec justesse, ceux et celles qui ont changé le monde. L’angle choisi, ici, ce sont les discours que ces personnes ont faits, le contexte dans lequel ils ont été prononcés et l’impact que ces allocutions marquantes ont eu ensuite. Qu’il soit motivé par une envie de résister ou de combattre, qu’il soit déboulé dans l’urgence ou qu’il soit réfléchi, le discours frappe, bouscule, allume, rassemble, motive. Et c’est ce qu’on souligne dans un graphisme actuel, avec de courts chapitres et des BD. Martin Luther King, Nelson Mandela, Jacinda Ardern, Oprah Winfrey, Wangari Maathai : tous et toutes ont eu l’éloquence pour défendre leur point et parvenir à un consensus. Un livre inspirant, assurément. Dès 12 ans
Mémoires de la forêt : Les souvenirs de Ferdinand Taupe
Le sujet est traité avec douceur, avec finesse, avec amour. L’auteur nous parle d’Alzheimer, de maladie et de vieillesse dans cette histoire, n’omettant aucun aspect, aussi difficiles soient-ils. C’est un récit à prendre comme une fable, un conte universel. Cette lecture ne laissera personne indifférent, qu’on ait 10 ou 110 ans. On ne compte plus les passages qui nous happent directement au cœur. On se laisse envoûter, tout simplement. Je souhaite à quiconque s’aventure dans cette forêt d’y trouver réconfort et apaisement, comme ces personnages si attachants ont réussi à le faire malgré les affres de la maladie. Dès 9 ans
Sauvage?
Qu’est-ce que le sauvage? Qu’est-ce que cela désigne? Est-ce une créature mythique, indomptée? Un lieu, ou un concept? C’est tout ce à quoi répond ce superbe documentaire qui, s’il s’adresse aux jeunes, comblera les appétits des adultes tout autant, tellement le sujet est large. Ici, on nous présente les sauvages tels qu’ils sont perçus par les Européens ou tout autre peuple qui se dit civilisé. On y raconte les hommes velus, issus des premiers mythes; les enfants sauvages, abandonnés; les créatures des contes et tous les autres, qu’on personnifie encore lors des mascarades ou des défilés du printemps. Philosophie, littérature, protection de la Terre, toutes les facettes du sauvage sont traitées, le tout magnifiquement illustré. C’est superbe. Dès 10 ans
Les sœurs Hiver
Il se passe de drôles de choses au village de Brume, outre les blagues du jeune Alfred. Les hivers sont rudes depuis que la Petite a disparu. Sa sœur, la Grande, déploie seule des hivers de tempêtes. En plus, les trolls volent toujours plus d’objets précieux. L’oncle d’Alfred part donc à la chasse aux trolls. Avisé par l’Oracle des dangers qui menacent son oncle, Alfred part à sa rescousse! Cette aventure nous propulse dans un conflit entre Vikings, trolls et divinités. Jolan Bertrand s’approprie les personnages de la mythologie pour créer une histoire originale. Les courts chapitres permettent une lecture rythmée et entraînante, qui saura capter l’attention du jeune lectorat, tandis que les illustrations de Tristan Gion en font un bel objet. Dès 8 ans
Grand panda et petit dragon
Dans ce récit d’amitié où un panda et un dragon se lancent dans un voyage au cœur de la nature, une multitude de petits aspects de la vie est abordée sous le regard bouddhiste de ces petits animaux qui nous enseignent à prendre le temps de vivre. Ponctuées par les saisons changeantes, les réflexions des deux amis sont d’une philosophie simple et accessible pour les petits comme les grands. Chaque page s’ouvre sur un dessin tout aussi adorable que la pensée qui l’accompagne. À travers la pluie et le beau temps, une simple pause rappelle à grand panda et petit dragon le plaisir de vivre sans se tracasser. Concis et efficace, ce livre est une lecture du soir parfaite pour s’endormir dans la bonne humeur. Dès 6 ans
Le viol
Impatient de commencer sa nouvelle vie d’adulte, Arthur arrive au cégep avec le cœur plein d’espoir et de désirs. Mais les choses prennent rapidement une tournure dramatique lorsque, à la suite d’une fête bien arrosée, son cercle d’amis est chamboulé par le viol d’un des leurs. Deux éléments déclencheurs possibles, un seul dénouement. Ce roman est un déferlement de gifles qui déconstruit un à un tous les préjugés et idées reçues qui entourent les agressions sexuelles faites aux hommes. Lorsque la parole de l’un joue contre celle de l’autre, qui croire et sur qui jeter le blâme? Avec une force et une sensibilité saisissantes, l’autrice bouscule les mentalités avec une question si simple, mais combien bouleversante : et si ça t’arrivait? Dès 13 ans
Alma (t. 2) : L’enchanteuse
Le ton se fait plus grave dans le deuxième volume de cette passionnante trilogie. Alma et les siens ont bel et bien été sauvagement expulsés de leur petit paradis perdu africain. Éparpillé aux quatre vents, chacun s’efforce de survivre dans un monde qui ne se cache même pas pour pratiquer un commerce aussi répugnant que celui des êtres humains. Sur les traces de son frère Lam, notre brave héroïne voyagera en compagnie d’un authentique pirate jusqu’aux champs de coton de Louisiane. Ce deuxième tome prolonge et complexifie cet admirable feuilleton antiraciste du XVIIIe, abordant des thématiques on ne peut plus sensibles avec un jeune public. Fombelle est si juste, poétique et délicat qu’il faut bien reconnaître qu’il est le seul dans sa catégorie. Dès 11 ans
Une toute petite seconde
Après avoir réenchanté le cœur des collectionneurs avec Midi pile, Dautremer poursuit son exigeante démarche qui s’approche toujours plus des beaux-arts tout en gardant un pied dans ses poétiques contrées enfantines. Comme dans un jeu de cherche et trouve, vous parcourrez ces cent scènes se déroulant à la même seconde, si infime et pourtant si pleine de drames, de joies et de poésie. Votre regard s’affinera en balayant cette splendeur aux mille et un détails, l’exercice se transformant tour à tour en méditation puis en leçon pour l’œil s’efforçant de percer les mystères d’un tableau de maître. Vous y découvrirez tout le génie de Dautremer qui est de rendre aux animaux leur étrange humanité et aux humains leur séculaire condition animale. Dès 5 ans
Le meilleur des anniversaires
Ma passion des bibittes se voit comblée à la lecture de ce réjouissant album jeunesse! Les éditions Cambourakis ont le don de présenter des sujets rigolos et des personnages étranges qui touchent pourtant le plus grand nombre. Ici, un cafard s’invite à l’anniversaire d’un jeune garçon. Sans se douter une seconde qu’il n’est pas le bienvenu, il s’incruste dans les jeux des enfants et tombe endormi sur la table de la cuisine. Un joyeux voyage au cœur de l’aspirateur s’ensuit pour son plus grand plaisir. Voici donc une histoire qui nous fait voir la vie d’un point de vue unique et qui, forcément, nous restera en tête lors de notre prochaine rencontre fortuite avec l’un de ces petits êtres non désirés… Dès 4 ans
Le Ouaouaseau
Avis de recherche. Ce matin, je suis allée me promener dans les bois avec mon Ouaouaseau! Il a entendu le craquement d’une branche se faisant piétiner par un Cerfmain, il a pris peur et s’est sauvé! Je me suis mise à courir comme une Charuche pour tenter de le rattraper. Une fois que je suis arrivée à la lisière de la forêt, un immense champ de Flire me barrait la route. J’ai dû passer à travers en sautant comme un Mouchat pour éviter de les déranger dans leurs lectures. Cela vous intrigue, pas vrai? À la fois un album, un documentaire, de l’art et de la poésie, ce livre possède une panoplie d’idées plus farfelues les unes que les autres. Toujours un plaisir de découvrir des moments magiques. Dès 3 ans
Melvile (t. 3) : L’histoire de Ruth Jacob
De retour à Melvile, Paul Rivest devra régler ses comptes avec son passé. Lors de l’été de ses 16 ans, il aima Ruth Jacob d’un amour incandescent, avant que la nuit ne vienne tout annihiler. Avec ce troisième tome, on retrouve une ambiance sombre et mélancolique déjà vue dans les deux premiers titres de cette série. Les personnages sont retors, leur parole est rare, leurs histoires, complexes et pleines de non-dits, ne demandant qu’à exploser. Cet univers, l’auteur Romain Renard ne cesse de l’enrichir de dessins époustouflants. Entre une forêt boréale dense et moite, une nuit de polar crépusculaire et une (Mel)ville fantôme que n’aurait pas reniée David Lynch, nul doute que cette série où l’angoisse et la beauté côtoient le fantastique saura faire des heureux.
Mobuko no koi (t. 1)
Qui s’est déjà senti comme un second rôle dans sa propre vie? Eh bien, c’est comme ça que se sent Nobuko Tanaka, employée dans un petit magasin à temps partiel. On lui donne même le surnom de « Mobuko », qui signifie « rôle de soutien »! Enfin, jusqu’à ce qu’elle prenne son courage à deux mains pour faire avancer les choses avec un garçon qui lui plaît et qui pourrait bien lui donner envie de devenir le rôle principal de sa vie. J’ai été agréablement surprise par la douceur et la fluidité de l’histoire. Aussi, ce qui fait changement avec Mobuko no koi, c’est que l’histoire ne se passe pas dans une école, ce qui l’éloigne des classiques shojos tout en gardant une touche de simplicité. La libraire que je suis craque vraiment pour ce manga!
Confessions d’une femme normale
En avril 2020, je signais dans cette revue un article sur le sexe, mettant de l’avant des livres qui abordaient ce sujet avec respect et une ouverture à l’exploration. Si Confessions d’une femme normale avait été disponible à l’époque, il en aurait assurément fait partie! Cette BD aborde la chose d’un point de vue tout à fait féminin, avec la honte des premières découvertes, qu’il faut taire, mais aussi le plaisir qui nous appelle, l’acceptation d’être ce que nous sommes ainsi que la découverte d’un bel univers. Le tout avec humour, sans complexes corporels et beaucoup de coquineries! Ce livre possède le ton juste pour parler de divers tabous toujours d’actualité, comme la pornographie et la masturbation. Pour une première BD, ça frappe fort et, selon moi, ce titre est désormais nécessaire dans votre bibliothèque!
Les dames de Kimoto
Sous le dessin impressionniste tout en petits traits et tons pastel de Cyril Bonin, cette très élégante adaptation graphique du roman éponyme de Sawako Ariyoshi m’a plongé avec délice dans le récit de trois générations de femmes au Japon à partir de la fin du XIXe siècle. De la tradition à la modernité, du carcan de l’épouse modèle au statut de femme instruite et engagée, le chemin est aussi sinueux que le jeune ruisseau qui serpente avec espièglerie depuis les hauteurs du mont Fuji. La boussole du cœur aidera fort heureusement nos héroïnes à faire preuve de résilience et à surmonter les aléas de l’Histoire.
Choco-boys
Ralf König, surnommé le Bretécher gai en raison de son regard acerbe sur la communauté LGBTQ+ mais toujours pétri d’humour, compte 70 millions d’albums vendus en Allemagne et ailleurs en plus de quarante ans d’activité. Le voir remanier à sa sauce l’univers du légendaire cow-boy qui tire (hum! hum!) plus vite que son ombre aurait pu déboucher sur un Brokeback Mountain pour public adulte averti et intello. Il n’en est rien : Lucky Luke est un allié qui saura mater l’homophobie autour du solide nounours Bud Willis et celui pour lequel son cœur balance, le sanguin et poilu Terrence McQueen, le tout avec en toile de fond la garde de vaches importées de Suisse pour populariser le chocolat aux États-Unis! Les références à l’univers de Morris (duel, croque-mort, Dalton…) et au Far West macho sont gentiment détournées et l’humour bon enfant rend cette BD absolument craquante.
Goliath
Et si l’impitoyable Goliath n’avait été, au fond, qu’un doux colosse à l’âme contemplative? Est-il possible que le champion des Philistins ait été plus adroit pour gratter le papier et aligner les chiffres que pour brandir le glaive et percer les chairs? C’est en tout cas le parti pris qu’adopte le facétieux Tom Gauld dans cet album aussi méditatif que tordant. Faisant erreur sur la personne en prenant le corps pour l’emploi, le général en mal de stratège convoque l’homme à la stature de montagne, le tirant de sa rêverie qui n’a que les paysages pour objet. On nage en pleine mélancolie, retrouvant avec bonheur le Tom Gauld de l’absurde Police lunaire. Prémonitions, allégories et clins d’œil agrémentent cette brillante lecture.
Adieu triste amour
« C’était comme réaliser quelque chose dont j’avais toujours eu envie. Comme réaliser un souvenir d’enfance. » Cléo fréquente son copain depuis un certain temps. Après une rencontre fortuite avec une ancienne connaissance de celui-ci, le regard qu’elle pose sur son amoureux et leur relation change. Elle s’en repentit : leur relation n’est-elle pas saine et aimante? Avec Adieu triste amour, Mirion Malle nous montre que même si nos vies semblent satisfaisantes, nous sommes toutes autorisées à écouter nos voix intérieures qui demandent l’Autre et l’Ailleurs. Ses illustrations épurées et ses couleurs légères nous concentrent sur ses personnages et leurs dialogues. Il en résulte une bande dessinée empreinte de liberté, de courage, de solidarité et, surtout, de douceur.
Tanger sous la pluie
Incapable de produire de nouvelles œuvres, le peintre Henri Matisse se rend au Maroc en espérant être stimulé par la beauté chatoyante des lieux. Malheureusement pour lui, il pleut sans arrêt. Il demande donc qu’on lui trouve une femme modèle qui accepterait de poser pour lui. Zorah se prêtera au jeu, malgré les regards réprobateurs de son entourage. Elle rêve d’Europe et d’une vie avec moins de contraintes. Entre les deux, un lien secret se nouera. Dans cette histoire inspirée par un fait réel, Fabien Grolleau a réussi à imaginer ce qu’auraient pu être les séjours de Matisse à Tanger et Abdel de Bruxelles a su rendre en image l’univers du peintre, l’exotisme du Maghreb, tout en gardant son essence d’illustrateur. Une œuvre vaporeuse qui se lit à la fois comme un conte et comme une anecdote historique.
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