Quand la revue Les libraires m’a proposé d’écrire cette chronique, mon esprit s’est complètement vidé de ma culture littéraire. Plus aucun nom ne me venait en tête. Comme si les possibilités étaient si vastes, si inaccessibles, que je ne pouvais tout simplement pas envisager d’aller à la rencontre de l’univers d’un auteur que j’admirais.

La nuit est tombée. Je me suis couchée. Je me suis relevée, et comme mille fois, en pyjama, j’ai fouillé dans ma bibliothèque. Mais, cette fois, c’était différent. Je n’étais pas en quête d’une lecture. J’étais en quête d’un rendez-vous précieux.

Je n’ai pas cherché longtemps.

Émilie Perreault. C’était évident. J’étais allée voir son spectacle La suspension consentie de l’incrédulité, j’avais lu et relu Faire œuvre utile et Service essentiel. J’adore sa quotidienne à la radio, Il restera toujours la culture.

Je l’ai choisie. Elle a dit oui!

Alors je suis là, devant la porte de son pied-à-terre à Montréal. Je suis stressée! Parce qu’une fois l’euphorie calmée, j’ai pris conscience de mon mandat : planifier une entrevue, la diriger, recueillir ses propos, les rendre dans une chronique… Je m’éloignais de ma zone de confort!

Mais bon, je me rassure en me répétant qu’elle est vraiment sympathique, je l’ai déjà rencontrée à quelques reprises et enfin, nous aurons la chance d’approfondir des discussions au lieu de simplement nous croiser.

Elle arrive derrière moi, souriante. Me fait entrer, en même temps qu’elle, en s’excusant de ne pas avoir eu le temps de ramasser (tout est impeccable!), et nous nous installons à la table, près de la fenêtre qui laisse passer une magnifique lumière chaude de fin de journée. Cette fenêtre, elle m’en avait parlé lorsque nous avions planifié notre rendez-vous.

— C’est un bel endroit pour les photos, qu’elle m’avait dit, de sa voix douce, souriante et pleine de lumière, elle aussi.

Je commence par lui expliquer pourquoi je suis une grande admiratrice de son travail et j’enchaîne avec ma question principale, celle qui fait que je suis assise devant elle : sa mission.

Je n’invente rien, c’est écrit dans sa fiche de casting :

« Donner envie au public de consommer la culture sous toutes ses formes. »

— Ça vient d’où? Est-ce que tu en as toujours eu une?

— Je pense que c’est quelque chose qui s’est vraiment cristallisé autour de Faire œuvre utile. Quand le livre est sorti, c’est la première fois où j’ai réalisé : « Ça, c’est ma mission. »

Tout avait toutefois commencé lorsqu’elle était journaliste culturelle à l’émission de Paul Arcand.

— Je me suis rendu compte à quel point ce qui me faisait le plus plaisir, c’est quand les gens me remerciaient de leur avoir fait découvrir quelque chose. C’était ma paie. J’aime vraiment les arts et je ne peux pas garder ça pour moi. Tout le monde doit avoir accès à ça!

Ce sont les projets qui ont suivi qui m’amènent ici, chez elle. Car depuis, sa mission, on la sent partout. Et ça m’inspire.

Comme elle le nomme, « ce n’est pas tout le monde qui en a une ». Je le perçois aussi. Pour ma part, toutes mes actions sont orientées vers la mienne : donner le goût de lire aux enfants et faire entrer les livres dans les maisons. Parfois, je me demande si je manque de légèreté. Si c’est possible pour moi de faire un projet qui « n’a pas de sens ». Et elle?

Elle me parle de son album jeunesse, Henrigolo, publié chez Fonfon.

Je souris. Lorsque je préparais notre rencontre, j’avais eu l’impression de l’avoir trouvé, son projet qui s’éloigne de son objectif plus sérieux. Celui tout léger, qu’on attrape juste pour rire (ce qui est déjà une bonne raison). Et puis non, je me suis aperçue qu’elle avait superposé des couches de sens dans son histoire sur l’autodérision.

Elle acquiesce quand je la taquine avec ça.

— Je pense que je finis tout le temps, malgré moi, par ajouter des couches. Dans l’album, j’ai réussi à parler des pensionnats autochtones!

Même si elle est maintenant autrice, qu’elle monte sur scène, elle refuse encore de se dire artiste.

— Dans le geste artistique, il doit y avoir une certaine gratuité que je n’ai pas. J’avais envie de communiquer quelque chose sur l’autodérision. Mais peut-être que c’est la même affaire. C’est peut-être juste moi qui ai un syndrome d’imposteur, parce que je viens de la communication. J’ai l’impression que les artistes ont comme une inspiration divine, qu’il ne faut pas qu’on leur mette de barrière, il ne faut pas qu’on essaie d’en faire un sens, il faut que ce soit juste l’œuvre qui dirige…

Je tente de la convaincre du contraire.

— Mais, combien de fois on a dit que les artistes avaient changé la politique, un pays?

— Oui, mais parce que ça partait vraiment de leur impulsion.

Je lui parle de l’intention d’écriture, que j’enseignais à mes élèves, jadis. On peut écrire pour raconter, donner son opinion… Qu’elle, son intention, c’est d’informer, de faire réfléchir.

Je pense à mes livres. Mon nouveau roman, Au bord de l’errance, que je souhaite utile pour réfléchir à la crise du logement, mon album Le grand méchant loup dans ma maison, qui dépeint la violence familiale, sont tous les deux nés de mon besoin de générer des discussions, d’ouvrir les horizons.

Est-ce que le geste créateur doit être complètement libre? Qu’est-ce que la gratuité créative? Ces questions m’ébranlent un peu.

Et le fameux syndrome de l’imposteur, j’en suis aussi contaminée…

En la lisant, j’ai remarqué beaucoup d’humilité, des traces du doute aussi, un peu partout. Dans l’introduction de Service essentiel, par exemple : « Qui suis-je pour déterminer la place que doit prendre l’art dans nos vies? »

— À quel point le doute t’aide et te nuit dans tes projets?

— Ça nuit peut-être, mais je n’ai pas envie de changer ça.

Elle fait une pause. Réfléchit. Me parle du patriarcat.

— Les hommes doutent moins. Plutôt que de dire « il faudrait que nous, les femmes, on arrête de douter », j’aimerais que les hommes doutent plus. Je ne vais pas arrêter, j’aspire à ce qu’il y ait plus de gens qui doutent comme moi…

Cette phrase-là, je sens qu’elle me restera longtemps dans la tête et le cœur. Je dois apprendre à aimer ce flottement inconfortable davantage et, en tant que société, on a besoin de lui plus qu’on ne le croit.

Je suis contente de l’entendre parler du patriarcat. Je suis encore sous le choc de son documentaire La parfaite victime, une enquête cinématographique sur les victimes d’agressions sexuelles.

— Que penses-tu des impacts du livre, pour passer un message, en comparaison avec la télé et la radio?

— Ah, c’est tellement une bonne question. (Là, je suis vraiment fière de moi!) En ce moment, j’ai une idée. Je me demande si ce sera un podcast ou un livre. Qu’est-ce qui a le plus d’impact? Je n’ai pas de réponse à ça, c’est tellement des façons différentes de dire. Pour La parfaite victime, la loi a changé. Quand le ministre de la Justice t’appelle un matin pour t’annoncer la création d’un tribunal spécialisé, c’est sûr que, là, tu n’as pas le choix de te sentir un peu concernée!

Faire œuvre utile, le livre, je pense qu’il est pérenne, mais c’est sûr que la série télé, je m’en suis fait beaucoup parler. Pour Henrigolo, je suis encore en train de le percevoir. Il y a plein de gens qui me disent : « Ah, ça, c’est le livre préféré de mon enfant. » Je ne sais pas quel sera l’impact, dans quelques années, c’est plus difficile à mesurer.

Ce que j’aime vraiment beaucoup du spectacle, c’est qu’après, je vais rencontrer les gens. On parle! Tandis qu’à la radio, c’est l’intimité, c’est un médium d’habitude. Mais je pense qu’il y a assurément de bons sujets pour chacun des médiums.

Je la trouve magnifiquement complète dans sa carrière. Nous sommes chanceux qu’une femme aussi forte et bienveillante soit présente dans les différentes sphères médiatiques. J’imagine que ça engendre un horaire hyper chargé. Comment fait-elle pour trouver le temps d’écrire? Pour ma part, c’est mon occupation principale et je peine souvent à y arriver…

Elle me parle de la musique de Flore Laurentienne et de chandelle, pour créer une bulle d’écriture, cerner le moment, prendre le temps. Tandis que, pour le spectacle, les échéanciers étaient ce qui lui permettait d’avancer. Ça et son conseiller dramaturgique Jean-Philippe Lehoux.

Même si ce ne sont pas les idées qui manquent, elle n’a pas de projet d’écriture concret, pour l’instant, toute son attention étant consacrée à sa quotidienne à la radio et à la réécriture de sa pièce, dans laquelle elle joue. Seule.

— J’ai moins l’appel de la fiction. J’avais déjà commencé à écrire quelque chose qui pourrait être un roman. Puis, rapidement, c’est comme si ça s’éteignait. J’en consomme moins, aussi. Je suis une grande consommatrice de documentaires. Le prochain truc de longue haleine que je vais faire, j’aimerais que ce soit un documentaire.

— J’imagine ta pile à lire, en tant qu’animatrice d’une émission littéraire, et je panique un peu. Réussis-tu à lire pour le plaisir?

— C’est sûr que la lecture pour le plaisir, pendant une saison régulière, non, ça n’existe pas. Mais j’ai quand même un mot à dire sur les auteurs que je reçois à l’émission, ça influence le choix des invités. Parfois, il y a des incontournables qui ne sont pas nécessairement mon genre, mais je vais les lire quand même. Pendant une saison régulière, je fais trois entrevues d’auteurs par semaine. Donc, je lis trois livres par semaine. J’aime mieux lire les livres parce que les entrevues sont meilleures! La bonne nouvelle, c’est que je lis vite. J’ai toujours été une grande lectrice. Quand je suis vraiment dans un livre, je peux être avalée par le livre. J’adore ça. Ce n’est pas lourd pour moi, prendre un livre.

Remplie des suggestions de lectures de ses collaborateurs, elle rattrape l’été les lectures qui lui faisaient envie pendant l’année. Elle en profite parfois aussi pour prendre de l’avance.

— Il y a toute la question de combien de temps d’avance je peux lire les livres. Quand vient le temps de faire l’entrevue, il faut que tu t’en rappelles! Maintenant, mes livres, je les surligne, je ne faisais pas ça, avant. J’écris des questions dans la marge. Je ne peux pas prêter ces livres-là, c’est gênant!

Arrive le moment de visiter sa bibliothèque. Je me sens privilégiée, mais aussi mal à l’aise d’entrer dans sa chambre, où sa bibliothèque occupe un mur entier.

— Non, non, entre! J’ai vraiment hâte de te la montrer.

Quand elle était petite, la bibliothèque était son safe space. Probablement qu’elle garde encore des traces de cette impression de sécurité, de paix, parce que lorsqu’elle en parle, sa voix monte dans les aigus, portée par le bonheur.

Ma première question, quand je « rencontre » une nouvelle bibliothèque, est toujours à propos de son classement. Émilie m’explique qu’après avoir tenté le classement par couleurs d’épines, elle s’est heurtée à la difficulté de retrouver ses livres. Ils sont maintenant classés par maison d’édition, pour mettre en valeur leur facture visuelle. Tout est en ordre, les livres posés à l’horizontale ou debout bien droit, il est clair que la propriétaire de cet espace a l’œil pour la beauté et l’ordre. Émilie attrape quelques traductions mises de travers qu’elle range ailleurs.

Elle énumère les éditeurs en effleurant les livres du bout des doigts. Pas d’ordre alphabétique, par contre, seulement le look, que ce soit beau.

Pas loin, la photo de Caroline Dawson, accrochée au coin du miroir. Émilie me parle de son amie, à quel point elle s’en ennuie. De sa beauté, aussi. Ces deux-là ont dû avoir des conversations mémorables…

Notre rencontre s’achève. Le soleil de fin de journée est plus bas. Nous jasons de nos vies sur le pas de la porte. C’est déjà terminé.

J’ai écrit cette chronique en coupant des dizaines de lignes de propos pertinents que j’aurais aimé laisser sur ces pages. Le syndrome de l’imposteur revient me taquiner le ventre. Je fais lire mes mots à mon amoureux, qui me suggère ensuite de relire le petit bout concernant la leçon que je viens d’apprendre sur le doute.

Il a bien raison.

Merci, Émilie.

 

 

Valérie Fontaine
Écrivaine prolifique, Valérie Fontaine, qui a été enseignante au primaire et éditrice, se consacre maintenant entièrement à l’écriture : elle a signé une soixantaine de livres pour la jeunesse, dont le premier était l’album Toujours près de toi, publié en 2010 chez Fonfon, maison d’édition qu’elle a fondée avec sa sœur, Véronique Fontaine, qui la dirige aujourd’hui. Cette saison, elle offre L’Halloween chez les 1000 enfants (Québec Amérique), La gaffe de Milo (Scholastic), L’aventure commence quand on met son pyjama (Bayard Canada) et Au bord de l’errance (Leméac). Dans ce dernier titre, elle explore les conséquences de la crise du logement, faisant alterner les voix de William, un adolescent de 15 ans, et de sa mère Julia. Leur famille, contrainte de quitter leur appartement, doit jongler avec le modeste salaire de Julia. [AM]

Photo d’Émilie Perreault : © Marjorie Guindon
Toutes les autres photos : © Valérie Fontaine
Photo de Valérie Fontaine : © Bonnallie Brodeur

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