Mon père éclaircissait la forêt, couper les arbres affaiblis par les maladies, en retirer d’autres qui nuisent à la croissance de leurs voisins. Je m’émerveillais devant les arbres matures qui chatouillaient les nuages, les yeux tournés vers le ciel, la grâce des géants qui font rêver. Mon père : le regard vers le sol, protéger les pousses, prendre soin des érables qui peinent à trouver leur place. Il s’attaque à l’un de ces géants, mais pourquoi, je lance. Il me regarde, me sourit : parce que le temps est venu de donner de la lumière aux autres. Au milieu des bois, une compétition pour la lumière.
Ce long préambule comme un parallèle de l’automne en librairie, la déferlante vertigineuse, le peuplement serré d’une forêt périlleuse à traverser — tout ce qu’on ne verra pas. Les yeux naturellement se tournent vers les noms établis, la confiance de retrouver une valeur sûre, le consensus qui se construit autour de quelques découvertes. Nous avons toutes et tous le même réflexe.
Je n’ai d’ailleurs pu résister à me faire aspirer dans les univers des Dominique Fortier — La part de l’océan, roman de secrets et de désirs, « écrire, c’est un autre mot pour aimer », constitue l’un des plus solides monuments de sa bibliographie déjà prodigieuse —, Kev Lambert — Les sentiers de neige déboussole et ne peut qu’obliger une révérence devant la qualité exceptionnelle de l’œuvre que construit Lambert depuis sept ans à peine — ou bien Eric Dupont — j’ai tout aimé de La ricaneuse, l’érudition, le sourire en coin, les faits historiques magnifiés, la construction habile.
Je retrouve le jeune garçon qui regardait les géants dans la forêt de son enfance : fascination, ravissement, enchantement. Et cet appel à regarder autour, partager la lumière, car aussi majestueux soient-ils, ces livres ne manqueront pas d’attention.
Être vue, être comprise
Elle s’appelle Dorothée, traverse ses 11 ans dans le Rosemont–La Petite-Patrie de l’été 2005, tout près Victoria, sa sœur, et Joséphine, leur voisine, trio de sorcières qui hante le quartier, qui se hasarde dans cet été qui s’ennuie, ces moments où il n’y a rien à faire qu’attendre les séjours chez la grand-mère, errer dans la ruelle ou se terrer dans le sous-sol pour regarder des films d’horreur. On se laisse ensorceler par l’imagination débordante et le regard affûté de Dorothée, personnage central de Dorothée et les couleuvres de Hélène Forest, qui s’invente mille histoires, imagine des vies aux gens croisés ici ou là, et qui ne peut contrôler ses pensées en spirale, les questionnements existentiels, les éclairs de clairvoyance, la fragile perception de soi. Alors que l’adolescence se pointe, il y a ce souhait de ne surtout pas être différente des autres, de s’effacer, de se diluer, car de toute façon « être regardée ne signifiait en rien être vue, pas plus qu’être vue ne signifiait en rien être comprise ». Hélène Forest réussit à marquer les esprits avec ce premier roman qui jongle avec le sens à donner à une vie souvent suspecte, et qui dévoile une mue nécessaire — clin d’œil aux couleuvres du titre? —, un dépouillement, afin de faire naître un regard neuf sur l’existence.
Être vue, être crue
Premier roman également que Femmes silencieuses de Cristina Vanciu, née en Roumanie au début du millénaire et installée au Québec depuis vingt ans, un texte sans artifice, impressionniste, vrai et courageux, livré dans une langue hachurée, une succession de sursauts (souvenirs, listes de nourriture ou d’objets, textos) qui captent des images, des moments — ce qui nous blesse, ce qui nous hante, ce qui nous construit, ce que nous voulons mettre à l’abri.
Un jeune personnage, 15 ans à peine, des parents exigeants et distants, entame une relation avec un ado trouble, manipulateur, abuseur, qui lui fait vivre l’indescriptible qu’on découvre à coups de textos déconcertants. C’est l’histoire d’une jeune femme qui se lève — même lorsque personne ne la soutient —, qui cherche à briser le cycle de femmes effacées qui se noient dans une pression perpétuée d’une génération à l’autre, d’une femme qui nomme enfin en dépit de cette culture du silence. Malgré la démonstration, une fois de plus, des immenses lacunes du système juridique, malgré l’absence de mains tendues, il y a ici un mouvement irrévocable, une libération, une voix qui naît, et même celles et ceux qui ne voulaient pas l’entendre entendront enfin, enfin.
Être crue, rien de plus
Tout brûler de Lucile de Pesloüan est dans le même élan que Vanciu, prendre parole, enfin tout dire, tout brûler comme le titre l’appelle, l’oblige. Comment lire ceci sans trembler devant l’horreur vécue par Stella, la narratrice, maintenant quarantenaire, prisonnière d’une famille dysfonctionnelle qui lui a fait subir une succession d’abus pendant toute son enfance? Trente ans ont passé, et la parole se libère, Stella porte plainte, dénonce l’inceste et les violences, pointe du doigt celles et ceux qui ont vu, qui ont su, qui ont tu. Les révélations créent des vagues, critiques de membres de la famille, et pourtant Stella résiste, car le temps est venu de se soulever, de rugir. Les courts chapitres écrits en vers libres se succèdent et Lucile de Pesloüan pourfend l’impunité des hommes qui agressent, blessent et contraignent à « partir ou mourir », en plus de donner forme à une colère juste, « je suis un volcan / prête à décharger la lave / prête à tirer à bout portant », une voix pour tous ces gens qui portent les stigmates, les traumatismes, d’une enfance brisée par celles et ceux qui auraient dû les protéger. Ce livre est important et se doit d’être lu, aussi difficile soit-il.
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Au milieu des bois, trois livres comme autant de libérations — la lumière sur elles.
Photo : © Louise Leblanc











