Que connaît-on du déracinement, de ces milliers de gens déplacés à cause des guerres, des conflits, des rêves d’un meilleur avenir? Hisham Matar et Hemley Boum nous conduisent dans le sillage de deux Africains qui immigrent en Europe, des histoires complexes de déracinement où l’on découvre que la plus grande fracture de l’exil se trouve à l’intérieur de soi.

Khaled a fui la Libye pour étudier à Édimbourg. En ces temps-là, les années 1980, l’État libyen envoyait les étudiants boursiers à l’étranger par petits groupes auxquels se mêlaient un ou deux « mouchards », qui avaient pour tâche d’espionner les autres. Khaled mesure chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, sachant qu’on le surveille. Lorsque son ami Mustafa l’invite à manifester devant l’ambassade libyenne à Londres, il porte la cagoule pour se faire discret, mais l’événement tourne mal : onze blessés tombent sous les balles des mitraillettes de trois agents du colonel Kadhafi et une jeune policière, Yvonne Fletcher, meurt sous les projectiles. S’inspirant d’un événement réel qui a eu lieu le 17 avril 1984, Matar imagine le sort de Khaled, gravement blessé par une balle reçue en pleine poitrine, pour qui la vie bascule ce jour-là. Pour éviter d’être identifié, Khaled ne révèle rien à sa famille. « Fais-toi plus petit, réduis ton échelle, absente-toi, sois aussi invisible qu’un fantôme. » C’est ainsi que le jeune de 18 ans construira désormais sa nouvelle existence à Londres, dans un jeu de masque et de dissimulation qui fait de son expatriation un exil intérieur.

Remarquablement traduit par David Fauquemberg, Mes amis, de Hisham Matar, écrivain anglo-libyen d’origine américaine, lauréat du Pulitzer 2017 pour La terre qui les sépare, se déploie en une fresque intime sur le déracinement d’une grande puissance. Du récit dur et touchant de la fusillade décrite à travers le regard incrédule du jeune garçon, sans pathos ni un mot de trop, jusqu’à celui de sa lente reconstruction depuis un isolement et une solitude complets puis à un lent rapprochement avec quelques individus, la narration épouse les états d’âme du narrateur avec une sobriété n’excluant pas de vibrantes émotions. Au fil de réminiscences qui ne sont pas sans rappeler celles d’À la recherche du temps perdu, le roman joue avec les temporalités pour créer une hypnotique déambulation intime dans le mal-être de l’exilé. L’épaisseur du temps, les silences et les secrets enrobent ce voyage intérieur d’une atmosphère étrange et fascinante. Matar nous plonge dans le vertige de l’expatrié en se collant au désarroi et à la torpeur de ce garçon totalement déraciné, dont la vie personnelle est déterminée par le politique. On pense à l’Ukraine, à Gaza, à tous ces déplacements forcés, aux enfants arrachés à l’enfance. L’histoire de Khaled trouve trop d’échos dans l’actualité pour ne pas troubler.

Le roman se déploie sur une longue période, jusqu’au Printemps arabe de 2011 qui bouleverse le destin des trois amis, dont deux choisissent de rejoindre la révolution en Lybie. Khaled reste à Londres, incapable de se mobiliser pour ce pays qu’il a quitté des décennies plus tôt. « Quelque chose se brise lorsqu’on reste parti trop longtemps : les liens, les manières d’être et les jours – les jours eux-mêmes se brisent en deux – et tout le reste aussi, que je ne saurais décrire », déclare-t-il, faisant le compte de tout ce qui a été effacé pour faire place aux autres choses qui naissent.

Sauvé par l’amour et l’amitié, Khaled aura d’abord clamé son indépendance comme mode de survie, pour ensuite la voir comme une malédiction : « C’est la dépendance qu’un esprit sain doit chercher; dépendre des autres, et qu’ils puissent dépendre de vous. » Hommage à l’amitié, roman mélancolique sur les trajectoires de vie et les ruptures profondes qui composent la réalité des exilés, Mes amis est aussi un portrait extraordinaire de Londres, une ville où il est possible de disparaître jusqu’à se perdre soi-même et devoir se reconquérir.

Contrer la disparition
Zack aussi cherchera à disparaître et à se réinventer en arrivant à Paris, après avoir fui le Cameroun où il a été élevé par une « maman bordelle » qui se prostituait pour le faire vivre. Il veut tout oublier et se rebâtir en s’effaçant, mais son passé le rattrape. Dans un récit où elle entrelace les récits de trois générations et aborde le choc des cultures avec perspicacité et subtilité, Hemley Boum offre avec Le rêve du pêcheur un captivant roman sur la transmission, l’exil et les complexes treillages du déracinement. On y suit Zacharias, arraché à sa culture ancestrale durant les années 1970, comme tous les habitants de Campo, un village camerounais qui sera modernisé au détriment de son identité, et celui de son petit-fils, Zack, immigré en France. « J’essayais de devenir quelqu’un d’autre, mais je ne savais pas qui, ni comment faire », constate Zack, alors qu’il essaye de se conformer et d’embrasser les codes de Paris, d’abord émerveillé puis désillusionné par la société française. Il coupe les ponts avec sa mère et ses amis en quittant le Cameroun, mais il aura beau refaire sa vie, devenir psychologue, se marier et fonder une famille, l’homme porte une histoire qui ne peut pas se taire. En mêlant habilement les histoires, Boum se questionne sur les liens souterrains de la filiation et de notre identité géographique. Le roman brillamment écrit, à la fois politique et poétique, évoque les traumatismes du déracinement et comment, peu à peu, l’exilé doit se réapproprier son existence, son identité, ses racines.

Truffé de multiples péripéties, Le rêve du pêcheur épouse les vagues houleuses de la vie des déracinés, dénonce le colonialisme et le racisme sans être didactique, mais célèbre aussi, derrière la dure réalité qu’il met en scène, la force des liens familiaux et l’appartenance aux lieux qui nous mettent au monde. Avec ferveur, douceur, un humour féroce et une langue vivante qui intègre le pidgin camerounais, la romancière célèbre aussi les femmes qui donnent la force à tant d’hommes fugitifs, désorientés. Un heureux et savant mélange de propos engagés et de voyages intérieurs captivants.

Photo : © Justine Latour

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