Un livre comme un envoûtement, un autre, comme une énigme. Les deux parlent d’amour et vous donneront envie de les relire une fois refermés. Comme l’amour.

Un homme et une femme marchent dans la ville de Cambrai, en France, en 1917. John et Helena vont à la rencontre l’un de l’autre, mais si leurs corps se retrouvent, leur étreinte, elle, prend de toutes autres mesures dans le livre d’Anne Michaels qui télescope les lieux et les époques pour raconter l’amour à partir de fragments, depuis l’absence, le manque, autant de fantômes et de brouillard que peut l’être une vie qui essaie de se dire. Composé de strophes souvent courtes, d’images poétiques et de scènes, Étreintes raconte en écho l’histoire de plusieurs duos, de la France à l’Estonie, en passant par la Finlande et l’Angleterre. On suit d’abord le couple formé de John, qui a été laissé pour mort sur un champ de bataille en 1917, et d’Helena. Ils tiennent un studio de photographie produisant des miracles. On se déplace ensuite vers un peintre et son modèle, puis un père qui élève seul sa fille dans les années 1980, depuis que sa femme est morte en fonction dans un hôpital bombardé pendant la guerre. On croise aussi Marie Curie et ses filles. À travers le destin de ces gens qui ont tous traversé la mort, Michaels tisse une toile mystérieuse de sensations, de paysages, de gestes du quotidien, une fresque intime et bouleversante.

On entre dans ce livre comme dans une forêt enchantée. Chaque pas nous fait voir et ouvrir une nouvelle porte qui relie au dernier et s’avance vers le prochain. C’est un voyage troué d’ellipses, semé de beautés capturées dans des filets fragiles, comme ces femmes de marins qui tricotent des chandails à leurs maris, ajoutant au vêtement une erreur délibérée pour identifier leur époux, s’il perdait la vie en mer. « L’erreur de l’amour était la preuve même de sa perfection », écrit Michaels, dans une de ses innombrables phrases ravissement.

La virtuosité de l’écriture de Michaels, magnifiquement traduite par Dominique Fortier, repose sur un fragile équilibre fait de lucides réflexions existentielles, de questions philosophiques tout sauf didactiques, entrelacées à une poésie vivante, dépouillée, à des images qui débordent du réel, ouvrent vers d’autres dimensions. Avec ce livre, Michaels dégage la vie des fils qui la retiennent, l’encadrent, la limitent, en la faisant basculer du côté du rêve, vers une pensée qui retourne et renverse chaque chose, chaque idée, chaque sensation pour nous en faire voir ou sentir l’autre versant, la face cachée.

Avec maestria, l’écrivaine originaire de Toronto trace les contours fuyants de l’amour, présenté tour à tour comme «une lame aiguisée qui tranche une pomme : fendue, à la fois lame et lien », « un mécanisme qui (comme l’astate) se prouve, une fois pour toutes, et encore, en disparaissant », ou ce lieu où on « arrive », « cette connaissance d’une chose qu’on ne connaît pas encore ». L’amour est cet envoûtement qu’on cherche sans cesse à dire, à expliquer, alors qu’au fond, peut-être c’est cette « place en nous » qu’il ne faut pas chercher à remplir.

Saisissante traversée des apparences, Étreintes est un livre qui hante et transforme. Un livre révolutionnaire qui redéfinit tout en délicatesse les rapports humains en leur inventant une étreinte nouvelle où le sens se recueille tel un trésor caché.

Lettres persanes 2.0
De la même façon qu’Anne Michaels interroge le monde sans donner de réponses, l’écrivaine Noor Naga place en exergue à chaque chapitre d’Un Égyptien peut-il parler anglais? des questions livrées sous forme de mystérieuses clés de lecture. « Si la chaussure ne fait pas, faut-il changer de pied? » « Qu’est-ce qui est le plus effrayant, se réveiller avec des blessures ou une arme dans la main? » Un livre lancé comme une énigme, à savoir si des peuples aussi éloignés que les Américains et les Égyptiens peuvent se rapprocher et se connaître.

Une Américaine d’origine égyptienne, issue de la classe aisée new-yorkaise, choisit de partir vivre au Caire. Elle tombe amoureuse d’un jeune Égyptien photographe de la révolution de 2011, natif d’un petit village, Chebreiss, donc lui aussi exilé, cocaïnomane, désillusionné par la précarité dans laquelle son peuple est aussitôt retombé après le printemps arabe. Racontée en alternance par chacun d’eux, leur relation, d’abord fondée sur la curiosité, une envie pour elle de vivre l’expérience égyptienne à fond, pour lui, d’accéder un peu à l’opulence, au confort et au rêve américain à travers elle, prend une tournure violente. Derrière la fétichisation et la découverte commune de la culture de l’autre se révèlent alors les lacunes, les failles et les courts-circuits de leur dialogue. Un fossé sépare leurs conceptions identitaire et éthique. Alors qu’elle se rase les cheveux pour porter l’oppression comme « un accessoire de mode », lui vit l’impossibilité de sortir du pays, de rêver de meilleures conditions de vie. Un exemple parmi d’autres du gouffre qui sépare leurs revendications.

Trois cents ans après l’échange épistolaire entre un Persan et un Français imaginé par Montesquieu dans Lettres persanes, Naga provoque à son tour un déroutant face à face entre une Américaine et un Égyptien pour répondre à la question : que signifie être Égyptien? À travers ce double éclairage, celui de l’Américaine qui jouit d’abord du dépaysement comme le font tant d’Occidentaux privilégiés pouvant voyager, et celui de ce garçon perdu, sans possibilité d’avenir, c’est à la fois un portrait de l’Égypte et de l’Amérique que nous livre Naga. Après avoir revendiqué son identité arabe, l’Américaine dit qu’elle la mérite maintenant, par l’initiation à la violence que le gars de Chebreiss lui fait subir, comme si cela pouvait réparer une partie de la culpabilité de l’Occident. L’Égyptien, pour sa part, ne peut s’empêcher de vouloir se venger et de tirer avantage de la richesse de l’Américaine, incarnant la colère de son peuple. Dès lors sera abordée la question des relations de pouvoir et d’abus dans un contexte amoureux où l’un est dans la misère et l’autre très à l’aise financièrement. Quand les privilèges de l’une profitent à l’autre, mais qu’il prétend la protéger dans un contexte cairote où les menaces sont nombreuses, où se situe la logique de domination, de hiérarchie? Qui protège qui?

Ce livre coup-de-poing présente un regard percutant sur cette partie du monde que les Occidentaux regardent trop souvent sans la voir, une plongée intérieure dans la psyché de la jeunesse égyptienne sacrifiée, qui a cru à la révolution et s’est retrouvée abandonnée de tous. Un roman d’amour où la mésalliance révèle l’épaisseur des frontières qui divisent le monde.

Photo : © Justine Latour

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