Betty, la narratrice désabusée du magnifique roman Les occasions manquées, fait partie de ces voix-là. Pour la quadragénaire désillusionnée au verbe bien trempé, la vie se résume à survivre grâce à une bonne dose d’antidépresseurs et de dérision. Betty est écrivaine, sans mari et sans projet de famille. Déçue, abîmée, elle s’est construit un mur de défense cimenté au cynisme et se considère comme un boulet à tendance égocentrique. L’auteure lui donne toutefois ce don de voir la vérité en face et, contrairement aux femmes qui, « en matière de souffrance », « manquaient souvent d’humour », de mettre du rire partout où le malheur se pointe. Ce qui n’est pas rien.
Elle cherche à se rendre sur la tombe de son beau-père adoré en Italie, qu’elle découvre vide. Avant cela, sa mission sera court-circuitée par celle de son amie Martha qui lui demande de l’accompagner en Suisse pour exécuter les dernières volontés de son père malade souhaitant obtenir l’aide médicale à mourir. Leurs quêtes du père se croisent dans de névrotiques ramifications pour donner un road trip tragi-comique délicieusement absurde et désespéré.
Ce premier roman de l’Allemande Lucy Fricke traduit en français, en lice pour le prix Médicis du roman étranger et qui vient d’être adapté au cinéma, révèle un humour mordant rappelant par endroits le nihilisme de Nietzsche, par d’autres, l’humour noir de l’absurde. Lecteurs allergiques au cynisme s’abstenir. Le livre excelle en traits d’esprit vifs et cinglants livrés sous forme d’aphorismes et de dialogues corrosifs diablement drôles. « Vous écrivez aussi, Betty? — Allongée. — Tiens, c’est intéressant, chez vous, ça ne se voit pas. — C’est parce qu’elle ne travaille quasiment pas, est intervenue Martha. — Et on peut en vivre? a demandé Kurt. — Non, ai-je répondu. Je suis morte depuis trois ans. »
« Quand tout est clair, c’est qu’on est mort », laisse aussi tomber Martha. Fricke pousse la désillusion de ses héroïnes à leur comble pour faire dire à Betty quelque cent pages plus loin : « Les années abolissaient ma défense au lieu, comme escompté, de la durcir. À vingt-cinq ans, j’avais regardé la vie de haut, à présent elle menaçait constamment de me submerger. » La Betty bougonne et carapacée en cache une hypersensible, idéaliste désenchantée.
Les deux copines traversent Berlin, l’Italie et la Grèce à la recherche de liens rompus, courant vers elles-mêmes, dans un pèlerinage souvent alcoolisé où elles contemplent la laideur, les paumés et les coins les plus miteux de l’Europe, admirant les lieux et les gens qui pourrissent dans leur coin avec fierté, « si conscients de leur propre beauté que le reste du monde pouvait bien aller se faire voir ». Cavale insensée qui imite la vie avec ses détours, ses impasses et ses manœuvres difficiles, le roman se trouve au croisement du polar, d’un portrait grinçant sur les réconciliations impossibles avec le passé et d’une méditation railleuse sur l’âge. Ce livre bâtard est à l’image de ses héroïnes, dont la quête féminine et épique dans un monde sans Dieu aura parmi ses nombreux rebondissements celui de peut-être voir ressurgir une forme d’amour et de sacré depuis le fond du baril.
Ces Thelma et Louise désabusées, « même pas opprimées », comme le souligne Martha, et qui ne peuvent qualifier leur vie de pourrie parce que des générations de femmes avant se sont battues pour l’avoir, racontent le poids de la vie des femmes qui peinent à trouver un sens à la leur, « comble de la liberté », mais qui ne leur apporte aucun réconfort.
La plume de Fricke, qui ne manque ni de rythme ni d’humour, se risque dans les zones les plus reculées du désespoir, mais en extirpe encore du rire. Face au grand vide de tout subsiste quelque chose de l’humanité, une lucidité désarmante et jubilatoire. « Une nuit aussi pouvait être un nouveau jour, rien n’avait encore touché à sa fin, la fin était toujours devant nous. »
La mélancolie n’a pas d’âge
Il y a presque cinquante ans, l’Italien Gianfranco Calligarich créait un antihéros aussi fragile et désespéré que la Betty de Fricke. Leo Gazzarra, le protagoniste du Dernier été en ville, paru en 1973, a lui aussi des airs tragiques et mésadaptés au monde. Journaliste milanais installé dans la Rome des années 1960, il vit de petits boulots, doit souvent emprunter de l’argent à ses amis et tombe follement amoureux d’Arianna. Cette fille apparaît et disparaît, de plus en plus hors d’atteinte, comme si le fantasme de la vie de Leo fondait avec cet amour perdu, que son destin se dérobait lui aussi ainsi que ses maigres espoirs de bonheur.
Mélancolique mais aussi délirant et drôle, ce roman qui traduit la situation des jeunes dans les années 1960 est aussi un récit initiatique sur l’apprentissage de la solitude, de la précarité de la vie à travers la déambulation d’un trentenaire ordinaire dans une Rome toile de fond de l’histoire, mais qui devient aussi le personnage principal de ce roman culte en Italie. Une ville prétexte à toutes les fantaisies, à la fois torride, passionnée et triste (surtout au mois d’août), racontée dans ses recoins secrets, ses nuits endiablées et ses viennoiseries chaudes récupérées à la boulangerie avant même le lever du soleil.
Drôle, ironique et touchant, ce roman peuplé de fantasmagories nocturnes rappelle le cinéma de Fellini, une sorte de théâtre où chacun joue un rôle bien précis dans une mise en scène où seul le héros cherche son chemin parmi les scènes d’une vie dont il ne détient ni les ficelles ni les clés. Fâché par cette existence qui ne livre pas ses promesses, Leo s’enferme chez lui, « décidé à ne pas en sortir tant que le monde ne [lui aura] pas présenté ses excuses ». Le dernier été en ville n’a pas pris une ride. Les crises existentielles de ceux et celles qui sentent avoir manqué leur vie ont juste de nouveaux ambassadeurs.











