Je me souviens du vif plaisir ressenti lorsqu’en 1986 j’avais lu, de ce Barnes qui m’était inconnu, Le perroquet de Flaubert. Ce Londonien, né en 1946 dans les Midlands, m’avait épaté non seulement par sa connaissance de la vie et de l’œuvre du grand écrivain français mais par sa faculté d’admiration qu’accompagnait un regard aussi lucide qu’ironique et par ce slalom exquis qu’il exécutait entre fiction et non-fiction, biographie et essai, détail avéré et analyse farfelue. Tout cela, of course, avec le flegmatisme qui sied à tout sujet de Sa Majesté…
Dans le « Quarto » que Gallimard lui consacre, on trouve ce fameux Perroquet de Flaubert, une enquête minutieuse (aussi sérieuse que retorse) qui va en se concentrant sur le fait que l’auteur d’Un cœur simple se serait procuré un psittacidé empaillé pour dépeindre dans son conte celui que chérit Félicité, la domestique de madame Aubain, le cœur simple du titre. Le relisant, c’était la troisième fois que je m’y ébrouais avec plaisir. Lecteurs qui n’avez pas lu Le perroquet de Flaubert, jetez-vous-y! C’est étincelant d’intelligence.
Barnes campe un veuf, médecin à la retraite, féru de littérature qui, au hasard d’un voyage à Rouen, s’aperçoit que, dans deux musées différents consacrés à Flaubert, on trouve le perroquet qui lui aurait servi de modèle, les deux établissements revendiquant l’authenticité de l’empaillé. Notre homme, perspicace, voudra tirer au clair cette affaire. Je vous laisse lire ce roman construit en angles de regards différents et en digressions de sujets où le veuf démêleur de perroquets n’est certes pas un descendant ni de Bouvard ni de Pécuchet.
Il y a chez Julian Barnes une nette francophilie qui a ses racines; son arrière-grand-père maternel, maître d’école, apprit la langue française en autodidacte, ses parents étaient des profs de français et lui-même, à Oxford, décrocha un diplôme de littérature française après avoir passé des étés d’enfance en Normandie (à 20 ans, il était lecteur d’anglais dans un collège de Rennes). Il va sans dire que Barnes était et demeure un anti-Brexit et son récent livre, L’homme en rouge, brosse le portrait de Samuel Pozzi, ce médecin parisien qui fut l’ami de Robert de Montesquiou, modèle du baron Charlus chez Proust. Barnes décrit comme s’il y était les vapeurs enjôleuses du Paris de la Belle Époque. Lors du lancement, Barnes déclara que ce livre constituait sa réaction au départ de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, vécu quant à lui comme une amputation…
Il y a dans ce Quarto Barnes deux romans (d’amour, ou plutôt sur l’amour) qui valent vraiment le détour et là, question liaison amoureuse, le romancier remballe sa francophilie et personne n’est plus british que ces personnages qui se débrouillent tant bien que mal avec l’amour du prochain. Dans Une fille, qui danse, qui lui a valu en 2001 le Man Booker Prize à sa troisième présence en lice, voilà un sexagénaire veuf, à la retraite, assailli par un souvenir qui remonte, une fille connue à l’université, fréquentée durant les sixties, une fille qui le quitta pour épouser un de ses meilleurs amis; ce qu’il revoit d’elle, c’est cette danse qu’un soir elle exécuta dans sa chambre d’étudiant, tournoyant autour du tourne-disque, elle qui pourtant ne dansait jamais. Cette image, dont il se souvient de la joie intense qu’elle lui avait procurée, va le hanter, elle lui prouve qu’il a raté sa vie, une vie aussi terne que son mariage le fut. Le hante aussi la lettre pleine de fiel qu’il leur avait écrite à tous deux et le hante encore plus le fait que, peu de temps après l’envoi de cette lettre de haine, il avait appris le suicide de l’ami qui lui avait ravi sa copine.
Si ce passé lui est revenu brutalement, c’est qu’il vient de recevoir une lettre notariale qui l’avise d’un héritage stupéfiant : avant de mourir, la mère de la fille qui dansa, une femme qu’il n’avait croisée qu’une fois, le fait légataire du journal intime de son gendre… Je vous laisse découvrir le reste, je vous laisse avec le protagoniste qui, dans un sfumato terni, revoit une fille, qui danse…
En 2018, Barnes revenait avec une autre histoire anglaise où l’amour ne triomphe pas mais où la littérature gagne en finesse. La seule histoire est l’histoire (racontée trente ans après) d’un garçon de 19 ans qui s’ennuie dans une petite ville du Surrey et qui, au cours du dernier été avant l’université, tombe en amour avec une femme mariée qui a 48 ans et deux filles plus âgées que lui. Vécu d’abord en cachette, leur amour va de plus en plus devenir évident à l’entourage et, tellement épris l’un de l’autre, ils quittent le bled pour s’installer à Londres. Ce qui pourrait apparaître comme du Barbara Cartland est du pur Barnes, la subtilité est là, la justesse aussi, et dans cette histoire de Paul et de Susan ce sont les failles de la société anglaise du début de la révolution sexuelle qui s’entrouvrent. De plus, le procédé narratif est triple; au début Paul qui raconte au je sa liaison (son bonheur), puis, se distanciant de la suite des événements le récit de Paul va se poursuivre au tu, et pour finir Barnes choisit la troisième personne du singulier quand l’auteur fait le bilan de cette malheureuse histoire. Il n’y a pas d’amour heureux…
Au creux de La seule histoire, il y a une faille plus intime que celles de la société, il y a que Paul va peu à peu se rendre compte que son amoureuse (sa « Mrs Robinson »… du Lauréat) est une alcoolique chronique, il va tout tenter pour la sauver, combattre le fléau avec elle mais rien n’y fera. Du bonheur relaté au je, des malheurs racontés au tu, la dure réalité de la séparation se traite avec le surplombant… il. Et pour Paul, Susan restera le seul amour de sa vie, sa seule histoire…
Francophile et Londonien, gentleman et gentilhomme, Julian Barnes est un remarquable romancier européen, et un européiste comme l’était Hugo.
Photo : © Robert Boisselle










