Sofia accompagne sa mère, Rose, à Almeria, dans le sud de l’Espagne, pour un pèlerinage visant à guérir ses jambes boiteuses qui l’empêchent de marcher. La jeune fille de 25 ans, formée en anthropologie mais qui travaille dans un café à Londres, devrait étudier les peuples primitifs, mais enquête plutôt sur les symptômes étranges de sa mère depuis l’âge de 5 ans. Ce voyage sera l’occasion de s’intéresser pour la première fois de sa vie à la seule primitive qu’elle n’a jamais étudiée : elle-même.

À travers des pérégrinations narrées avec ce mélange de tons et de registres dont Deborah Levy a le secret, Hot Milk se situe au carrefour de la fable métaphorique, du roman d’aventures loufoque et de l’étude psychanalytique de la famille. Levy exerce son humour noir, dévastateur et mordant, et ne prend rien au sérieux tout en abordant des sujets sérieux. Elle s’attaque ici à la mythique relation mère-fille, à la fois critique et hommage à ce lien complexe. Y sont abordés l’impossible bonne distance qui sépare une mère de sa fille et tout ce qui fait de la famille un théâtre auquel on ne cesse de se référer tout en voulant s’en arracher. « Sa tête est ma tête », déclare Sofia, à propos de sa mère. « Mes jambes sont ses jambes », ajoute-t-elle, alors qu’elle boite avec elle depuis deux décennies.

Ingénieux, toujours surprenant et truffé de délicieux dialogues absurdes, le roman joue avec les concepts, les clichés et les mythes pour mieux les déconstruire. Hot Milk dégage une énergie folle et émancipatrice. Les femmes y jouent leur liberté, leur place dans le monde, leur désir, cherchent à échapper aux pièges que la société leur tend, à dépasser les limites que la vie leur impose. Pour Sofia, la route est chargée. De « sa vie pathétique et minuscule » accaparée par la maladie de sa mère, elle part à la conquête d’une intrépidité inconnue et libératrice. Elle s’échappe vers la mer pleine de méduses et rencontre une certaine Ingrid Bauer qui deviendra son amante. D’un côté, il y a le devoir de la fille face à la mère, de l’autre, le désir d’un ailleurs, compliqué, labyrinthique.

Parmi les absurdes détails du livre, on croise un singe vert électrocuté dans un bocal chez Dr Gomez, l’étrange guérisseur qui accueille Rose et Sofia dans sa clinique de marbre blanc et dont les pratiques frôlent le charlatanisme. Rose a hypothéqué sa maison pour payer la consultation de 25 000 euros à ce docteur qui demande à Rose, entre autres conseils non orthodoxes, de raconter sa dernière douleur au cadavre d’un insecte, et à Sofia d’aller voler un poisson au marché pour gagner en témérité.

Avec des phrases denses comme des poèmes, le roman se savoure lentement, le sens figuré dormant sous chaque détail. « Ce qui est couvert est toujours intéressant. On ne recouvre jamais du vide », dit Sofia, au sujet des plastiques blancs qui couvrent les terres d’Almeria, des serres où travaillent des migrants sans papiers sous une température pouvant atteindre les quarante-cinq degrés, une pratique frôlant l’esclavage. Derrière le récit comique de Sofia, les excentricités d’Ingrid et les caprices de Rose se développe une critique sociale et politique où sont attaqués les systèmes de pouvoir, le monde médical, pharmaceutique, les communications, et le patriarcat. Le père de Sofia, Christos Papastergiadis, a quitté femme et enfant il y a longtemps pour refaire sa vie en Grèce avec une femme de 40 ans sa cadette. Sofia rend visite à ce père « souffrant de conversion religieuse ». Les retrouvailles sont l’occasion de constater que le paternel agit selon ses intérêts et ne voit pas pourquoi il devrait en être autrement. Ainsi, la fille découvre que la dette de son absence, dont Sofia serait la créancière, n’existe pas dans son monde à lui.

Interrogeant les complexes entrelacs des histoires familiales, du désir et de l’identité, Levy offre une fouille profonde et hautement symbolique sur le poids de la responsabilité. Subtil et frondeur, Hot Milk réfléchit aux limites du sacrifice de soi pour les autres, rappelant l’image associée aux déesses de la fertilité, débordant du lait de la tendresse humaine… La mère aura rarement eu un portrait aussi juste que dans ce roman doux-amer.

Au carrefour de trois vies
Dans Traverser les forêts, Caroline Hinault, auteure du superbe Solak, aborde la question des frontières à partir de notre relation à la forêt. Campé dans la dernière forêt primaire d’Europe, restée plus de 10 000 ans à l’écart des influences humaines, le roman croise les trajectoires de trois femmes aux destins fort distincts. La première, Alma, est une jeune réfugiée biélorusse de 18 ans qui essaie de franchir la frontière polonaise avec son cousin. Hinault s’est inspirée d’événements réels ayant eu lieu à la limite territoriale entre la Pologne et la Biélorussie à l’automne 2021. Dure et cruelle, l’histoire d’Alma relate la transformation soudaine d’une vie normale au statut de migrant, de « sans-lieux ». Pour Alma, la forêt est un piège, un marécage.

Le second récit suit Nina, une jolie Polonaise issue d’un milieu modeste, caissière dans un supermarché. Forcée de vivre seule avec son fils dans l’ancienne maison forestière de ses parents après son divorce, elle erre, désorientée et fréquente Wiktor, figure populaire de l’antenne locale du parti nationaliste qui débusque les migrants pour la défense des valeurs de la patrie éternelle. Wiktor viendra prêter main-forte à Nina, quand celle-ci recevra la visite d’Alma. Le troisième récit est narré par Véra, une journaliste biélorusse exilée en forêt, épuisée par la répression des médias indépendants opérée par le régime de son pays. Depuis son refuge, la femme plonge dans la solitude avec effroi, mais le spectacle végétal la réanime. « Comment articuler l’action dans le monde et le souci de soi », pose-t-elle en guise de réflexion sur le besoin de déconnexion et notre essentiel engagement envers les autres. Lorsqu’elle croise les migrants, l’appel à la solidarité sera plus fort que celui de l’isolement.

Ce deuxième roman fort bien construit d’Hinault confirme son talent pour un style imagé et efficace. L’écrivaine fait sentir de l’intérieur l’épreuve physique et psychologique des réfugiés, excelle dans l’art du récit immersif, sensoriel, faisant de ce livre une œuvre à la fois poétique et politique, illustrant sans détour la violence de la crise migratoire européenne. Avec son mélange de registres, passant du thriller psychologique à des passages humoristiques où elle se moque de la lâcheté éhontée des privilégiés, Traverser les forêts réfléchit aux frontières qui nous séparent des autres : frontière réelle, ici, infranchissable pour les migrants, mais aussi « la contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants » et que nous inspirent les arbres. Et si le sanctuaire forestier pouvait nous rendre plus emphatiques, laisse croire Hinault, peut-être saurions-nous mieux venir en aide aux plus démunis.

Photo : © Justine Latour

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