Seul dans mon salon, j’avais cette impression de fin du monde. Pas tout à fait un effondrement, mais le début d’une chute. Alors que le chiffre du carré rouge ne cessait d’augmenter, c’est un crépuscule que je voyais à l’écran. J’écoutais les experts à la télévision tenter tant bien que mal d’expliquer ce qui était pourtant tristement prévisible. Secoué, j’ai écrit à celle que j’aime pour lui dire que tout irait bien, expression d’adulte pour cacher la peur, et j’ai tenté de trouver le sommeil. Le lendemain, j’ouvrais mon portable avant le premier café. Grave erreur. Le bruit du monde battait son plein…
La route que nous suivions
La seule manière que je connaisse de briser mon silence et de faire taire le bruit du monde, c’est d’ouvrir un livre et d’écouter la parole d’une autrice ou d’un auteur. C’est donc avec ce vague à l’âme que j’ai lu le livre de Catherine Mavrikakis, Sur les routes, paru tout juste avant l’élection américaine. Elle y raconte sa première lecture du roman La route de Cormac McCarthy. Elle écrit que cette « dystopie où tous les chemins réels et métaphoriques vers l’avenir ont disparu » l’a ravie à l’époque. Elle ajoute : « Nous en avons, me dis-je, enfin terminé avec l’imaginaire américain de la route et du progrès. » Elle mentionne fort justement que l’imaginaire de la route dans la littérature américaine est porté par une foi en un avenir meilleur, un futur plus accueillant. Chez McCarthy, la route ne mène nulle part. C’est l’errance, la souffrance et la destruction qu’on y retrouve.
Nous n’en sommes pas là, mais je pense qu’une partie de l’anxiété qui m’habite vient de ce sentiment que l’avenir s’assombrit. Dans son discours de réception du Nobel, Camus dit que : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » Depuis le 5 novembre, j’ai le sentiment d’avoir échoué. J’ai beaucoup d’empathie pour celles et ceux qui disaient être porté.es par un « désir de changement » lors de leur vote; cependant, j’ai l’impression que dans cette expression, le mot « désir » est le plus important. Or, ce que je vois présentement au sud de notre frontière, mais aussi ici, c’est la peur, la tristesse et le ressentiment. On ne va jamais bien loin sur la route des passions tristes…
Habiter les ruines
Le 22 février 1942, Stefan Zweig se donnait la mort au Brésil. Il n’a jamais été capable de supporter le monstre que l’Europe venait d’engendrer. La tristesse était trop grande et le deuil, impossible. Quelque temps auparavant, il travaillait sur un livre qui allait paraître à titre posthume : Montaigne. Ce texte, étrangement, est un antidote au geste de Zweig. En préface, le philosophe André Comte-Sponville souligne que cette esquisse de biographie sur laquelle travaillait Zweig était, comme il le souligne dans une lettre de décembre 1941, son « autoportrait ».
En effet, Montaigne a vécu lui aussi la chute d’un monde dans les tourments. Zweig dépeint ainsi les promesses de la Renaissance de Montaigne : « La Réforme semblait fonder, à côté de la nouvelle ampleur du savoir, une nouvelle liberté religieuse. Les distances, les frontières entre les peuples disparaissaient, car l’imprimerie, que l’on venait d’inventer, donnait à chaque mot, à chaque pensée, la possibilité de s’élancer, de se répandre; ce qui était donné à un peuple semblait appartenir à tous, on croyait que, par l’esprit, une unité se créait au-delà de la sanglante querelle des rois, des princes et des armes. » Toutes ces promesses, qui me rappellent celles qu’on me faisait d’Internet lorsque j’étais enfant, n’ont pourtant pas mené à l’unité escomptée. Comme le souligne Zweig : « […] au lieu de l’humanisme c’est l’intolérance qui triomphe. Dans toute l’Europe, une meurtrière guerre civile déchire chaque pays tandis que, dans le nouveau monde, la bestialité des conquistadors se déchaîne avec une cruauté sans égale. » Que faire lorsqu’on a le sentiment que nous sommes sur le même chemin?
Ces deux grands intellectuels ont vécu dans un moment de « rechute de l’humanisme dans la bestialité ». Ce que Montaigne nous permet de penser, et que Zweig n’a malheureusement pas su faire sienne, c’est cette capacité à rester droit dans nos pensées et nos valeurs. En effet, tout lecteur ou toute lectrice des Essais savent qu’il fait partie de ces philosophes auxquels s’accrocher lorsque l’horizon s’obscurcit.
Les chemins de traverse
Alors que la noirceur semble gagner du terrain et que la lecture de Montaigne et Zweig ne m’est pas suffisante, Mavrikakis est porteuse d’une lumière qui m’anime au moment d’écrire ces lignes.
Dans son essai, on part à la rencontre des Américains dans toute leur complexité et leurs ambiguïtés. C’est ce regard tourné vers l’autre que j’aime. Il y a, dans sa plume, un goût pour l’avenir qui me manquait : « La route de l’avenir n’est peut-être pas droite, elle est zigzagante, chaotique, sinueuse, embourbée et parfois impossible. Mais elle existe… » Alors qu’elle était « ravie » de voir les chemins de l’avenir fermés chez McCarthy, elle ouvre un nouvel imaginaire de la route, mais à sa manière : « Le monde est fait de diverses temporalités qui coexistent. Et si je ne crois plus à la route droite du progrès, je privilégierai les chemins de traverse, les détours de toutes sortes qui conduisent vers un passé en devenir, vers un futur qui n’est pas déjà tracé, qui n’est pas inéluctable. »
Alors que Montaigne invite à une humble probité, Mavrikakis m’invite à agir… parce que rien n’est encore écrit.
Photo : © Les Anti Stress de Monsieur Ménard










