Vian aimait les titres farfelus. L’écume des jours ça veut dire quoi au juste? L’automne à Pékin dont l’histoire ne se passe ni à l’automne ni en Chine! Vercoquin et le planctonL’herbe rouge, vous en avez déjà vu? C’était où ce Trouble dans les andains?

Ceux de son théâtre, Un radical barbu, Cinémassacre, L’équarissage pour tous, ça, tout de même, j’aimais le pour tous… Comme dans On tuera tous les affreux, follement ravageur. Et côté poésie, ses Cantilènes en gelée, ça s’écoute, ça se mange? Et ses chansons, rare sobriété avec Le Déserteur mais que penser de La java des chaussettes à clous? Ça se danse comment?

Je me suis remis à Boris Vian cet automne à Montréal… Et j’ai rigolé. Boris Vian et en sous-main Vernon Sullivan, cet auteur américain qui lui fit de l’ombre et lui causa des emmerdes mais qui fit rentrer de l’oseille, il vendit plus d’exemplaires que lui alors que c’était lui le Vernon et le Sullivan; on soupçonna vite le subterfuge même s’il prétendait qu’il n’était que le traducteur d’un manuscrit (J’irai cracher sur vos tombes, autre titre barjo) qu’un écrivain amerloque (noir et alcoolique) n’osait pas publier aux États-Unis par rapport à la censure car il y avait des scènes de sexe en veux-tu en voilà, des meurtres sous allure de règlement de compte avec les racistes blancs.

Lee Anderson, son insidieux héros, était de race noire et ça ne se voyait pas question pigmentation (un nègre blanc d’Amérique, on va dire en ne craignant pas l’opprobre, de ceux-là on disait qu’ils avaient  « passé la ligne ») et qui, parce que des Blancs du sud avaient lynché son frérot, préparait patiemment une vengeance et passait à l’acte en expédiant dans l’au-delà deux belles filles rencontrées par hasard, des sœurs (du deux pour un) choisies pour leur sex-appeal et n’ayant aucun rapport avec le meurtre du cadet, deux gonzesses friquées qu’il baise abondamment, à tour de rôle et à satiété, et qu’il zigouille sans état d’âme et pas peu fier du plaisir posthume procuré à son frangin…

Relire J’irai cracher sur vos tombes aujourd’hui, à l’époque du wokisme, c’est du régal, de la rareté, on réalise à quel point le monde est fondamentalement cruel et à quel point le cher Boris Vian pouvait avoir du culot et de l’assurance en son temps, pour en témoigner au sortir de la Seconde Guerre mondiale, par rapport à ce qui peut s’écrire et ce qui s’écrit maintenant sous le contrôle de sensitivity readers, démineurs éditoriaux, chiens de garde du bien écrit, pions de l’écrit bien…

« La poésie fout l’camp Villon », chantait Ferré jadis. Que chanterait-il aujourd’hui? Ferré qui, comme Brassens et le jeune Gainsbourg, avait repéré Vian alors que le Bison ravi n’avait pas encore d’audience, ses romans signés de son nom (son prénom en référence à celui de Godounov comme l’a décidé sa mère mélomane) restaient dans le bac, aux invendus, quand ceux de Vernon Sullivan faisaient un tabac; le même Vian qui, quand il se mit à chanter ses textes, se faisait chahuter, mais ce Vian-là était un véritable écrivain, un poète, un artiste qui n’était pas là pour se faire engueuler et qui devait ramer, galérer, alors qu’aujourd’hui il est à demeure dans la Pléiade, deux tomes de papier missel, la classe…

Aujourd’hui le pote à Sartre (Jean-Sol Partre de L’Écume…), l’existentialiste qui lui piqua sa femme, le voisin de Prévert dans la montmartroise cité Véron, le voilà bien vengé le né cardiaque; après sa mort, la jeunesse qui poussa l’a lu et l’a aimé, quant à la vieillesse il ne l’aura pas connu, c’est la baraka au fond et je salue bien bas le grand échalas au teint blême qui ne voulait pas crever avant d’accomplir un programme d’activités diverses comme, entre autres, voir les chiens noirs du Mexique qui dorment sans rêver, et les singes à cul nus…, mais que la mort a saisi à 39 ans lorsqu’il visionnait au Petit Marbeuf le film de merde qui adaptait sans génie, sans son accord mais avec son nom au générique, J’irai cracher sur vos tombes.

Un bouquin bien tourné vient de ramener le Boris sous les hardes de ce Vernon Sullivan imaginaire qui, s’il lui a permis de régler ses dettes courantes, lui a causé bien des emmouscailles dont un procès aux assises (à l’instar de Baudelaire et de Flaubert) et une amende de 100 000 francs pour outrage aux bonnes mœurs.

« Je vais te le faire, moi, ton best-seller » avait-il dit en 1946 à un ami éditeur (Jean d’Halluin au Scorpion, qui occupait un bureau sombre de la rue Blanche) lui proposant de traduire un roman américain car ce qui était américain dans Paris libéré partait gagnant. Boris lui avait écrit en quinze jours, et en vacances en Vendée, une soi-disant traduction française d’un roman américain imaginé par lui qui n’avait jamais mis les pieds en Amérique.

Beau cas de scissiparité littéraire, d’un côté celui qui fait des sous avec de l’outrage, de l’autre celui demeuré aux invendus avec du farfelu et du poético-anar; la belle affaire, la belle histoire, qui se termine bien devant l’éternel car, après sa mort, Vian obtint la reconnaissance qu’il méritait, le sans le sou est devenu un classique (casé entre Jules Verne et Théophile de Viau dans les dicos) et Sullivan est mort sans sépulture du fait qu’il n’a pas existé car le Bison repenti avait fini par admettre devant un juge d’instruction que, oui, Vernon Sullivan c’est moi.

Dimitri Kantcheloff, ex-guitariste de groupes rock, né deux décennies après la mort du prince zazou, nous résume tout ça dans un tombeau jazzé, brossé à la légère, vif et « vianesque » sur les bords. Vie et mort de Vernon Sullivan est un petit bouquin qui est avant tout un salut à l’artiste, celui qu’on aime, le snob qui fréquentait des baronnes aux noms comme des trombones, celui qui creva avant d’avoir mis son zob dans des coinstots bizarres, sans avoir essayé de porter une robe sur les grands boulevards et sans savoir si la lune avait un côté pointu

Photo : © Robert Boisselle

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