La vengeance est un plat qui se mange froid : le vieil adage venu d’on ne sait où ni quand est assez indéniable… La ligne, un roman de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld, nous en présente, si besoin était, une ixième démonstration on ne peut plus convaincante quant à sa singularité et sa justesse. Sujet : un garçon qui s’était évadé à 15 ans d’un camp nazi va exécuter à 55 ans, au bout d’une traque de quarante ans, le commandant SS qui tua ses parents lors de la Seconde Guerre mondiale.
Ce roman de la rancune au ralenti est d’une fascination littéraire aussi lancinante que magistrale; jamais traduit jusqu’à aujourd’hui, alors qu’il est paru en hébreu en 1991, il m’apparaît comme l’un des plus réussis et des plus forts du romancier d’Histoire d’une vie, de Badenheim 1939, dont l’œuvre est l’une des plus remarquables sur la confrontation du peuple juif avec l’Histoire (celle de la grande hache, salut Perec) mais sans que jamais Appelfeld (1932-2018) ait souhaité qu’on le considère comme un romancier de la Shoah, tels Elie Wiesel ou Imre Kertész.
Aharon Appelfeld (né Ervin Applefeld en 1932 de parents juifs assimilés germanophones) ne témoigne pas, ne rappelle pas, il prend plutôt des chemins de traverse où, en romancier libre, il musarde, il nuance, il tourne autour et fait œuvre de fiction du (pourtant) grand sujet de sa vie. Lui-même à 9 ans (sa mère assassinée, arraché à son père), il fut flanqué dans un wagon cadenassé partant pour un camp de Transnistrie dont il aura réussi à s’évader au bout de deux ans de misère.
Erwin Ziegelbaum (le narrateur qui raconte sa lente battue vengeresse) est un grand habitué des voyages en train, des gares, des auberges, des hôtelières, des lits profonds et des baignoires accortes qu’à la longue il retrouve en connaisseur au fil de ses voyages effectués toujours sur la même ligne ferroviaire; de l’Italie au nord de l’Europe, durant quarante ans, il passe le temps qu’il faut (autrement dit sa vie) aux traces de cet officier SS du nom de Nachtigall, le meurtrier de ses parents qu’il sait revenu en Allemagne après vingt-trois ans d’exil en Uruguay.
Il le trouvera, il en a la certitude, il a récolté des indices de ses va-et-vient mais il n’est pas pressé pour autant; au fil des voyages, il a pris ses aises qu’il aime renouveler d’année en année (son départ toujours fixé au 27 mars) dans cette vie vécue sur les rails de trains européens et qui lui a fait connaître des voyageurs, admirer des passantes, aimer des petits bourgs parmi les plus reculés, vivre des aventures diverses, voire sexuelles mais d’au plus deux gares ou trois soirs, aimant se détendre dans des wagons-restaurants déserts où un steward bienveillant lui syntonise les fréquences radio de musique classique, accumulant aux étapes préférées des sommeils démesurément prolongés, nocturnes et diurnes, dans des hôtelleries modestes, testées et préférées.
« Mon parcours dure un an. Il est circulaire, ou plus exactement ovale. Il commence au printemps, s’arrondit, et parvient à son terme en hiver. C’est un parcours avec un nombre infini d’arrêts, mais il n’y en a que vingt-deux en ce qui me concerne, les autres ne comptent pas. »
Il a ses gares, celle de Herben où chaque 5 avril il sait que Marcello, un émigré italien, l’attend à la cafétéria et qu’il le conduira sur les hauteurs de la ville dans une modeste pension où il a trouvé « la baignoire qui convient le mieux à [s]on corps ». À la gare de Pracht, il sait qu’il ira chez Mme Grotton qui lui a confié avoir hébergé ce Natchtigall durant une semaine il y a quelques années, de plus elle fait un excellent gâteau au fromage et le soir lui raconte ses années de jeunesse à Prague. À celle de Sternberg, il y a plus de vingt ans, en mai, il s’était amouraché de Berta qui tenait la caisse à la cafétéria, puis il l’a aimée, ils ont partagé entre rescapés des camps de vieilles sensations, des secrets; tous les mois de mai suivants il retrouva Berta jusqu’à ce qu’un jour Erwin apprit qu’elle était retournée dans son pays, l’Ukraine : « Dès lors, Sternberg n’est plus Sternberg pour moi, mais un espace brûlant où il m’est interdit de séjourner longtemps. » Il s’y arrête chaque année et reste des heures assis sur le banc de la gare qu’il partageait avec elle à chaque arrivée et à chaque départ.
À force de traverser et retraverser ces pays du nord de l’Europe, Erwin Ziegelbaum est devenu un as pour dénicher dans les étals des foires des livres de prières, des ustensiles, des coupes, des raretés, tous objets reliés à l’histoire du monde juif. Manière de gagner sa vie, il les revend aux connaisseurs. Dans son sac à dos, le calendrier des foires régionales ne le quitte pas et, avec le temps, il en est venu à organiser sa vie errante en fonction de cet almanach. Il croise ceux qu’il appelle ses « concurrents » dans cette recherche qui le passionne mais dont il doit se raisonner, il ne faut pas que cela le détourne de son but qui est de « traquer l’assassin », trouver Natchtigall.
Il sait qu’il va le dénicher, il a accumulé ses renseignements. L’ex-officier SS a 72 ans, il est veuf, il n’a pas d’enfants et lorsqu’il est revenu de son exil en Amérique latine il s’est installé dans la région de Zwieren où il a souvent changé de maison. D’anciens soldats assurèrent sa garde contre un salaire mais cette protection s’est effilochée. Il aurait, lui dit-on, acheté une maison à Weinberg dans le canton de son enfance en Autriche.
La gare de Weinberg a souvent été une de ses haltes, l’une des dernières de son trajet l’hiver venant. Il y retourne et, de fait, il va le trouver. Dans un matin glacial, il le voit sortir de sa maison pour aller au village, c’est un homme essoufflé qui s’arrête souvent et Erwin, le croisant, va le saluer : « Bonjour, lieutenant-colonel Natchtigall. » Erwin laisse entendre qu’il est du coin, que les gens sont fiers de sa carrière de commandant…
Les deux hommes marchent, Natchtigall va lentement devant, Erwin le suit de près puis il sort son revolver et l’abat de deux balles.
Photo : © Robert Boisselle













