Une journée, d’abord, pour Peter Handke ce ne saurait n’en être qu’une seule…; cette journée va s’étendre sur quelques mois, voire un an, voire plus, telles les journées inspirées du Siècle d’or espagnol qui divisent Le Soulier de satin de Claudel et nous embarquent pour onze heures de spectacle dans vingt ans de péripéties guerrières et amoureuses.

Qui le saurait, qui la connaîtrait la durée de cette journée; ni son lecteur ni lui-même, l’auteur, ne pourrait en témoigner et qu’importe?

Dans Ma journée dans l’autre pays, écrit dans la foulée du Nobel, paru suivant sa consécration à Stockholm, Handke donne à nouveau la preuve de son immense talent, l’écrivain autrichien (né en Carinthie comme Musil et Thomas Bernhard) demeure à 82 ans fidèle à sa manière faite d’errances et d’abîmes entrouverts, aperçus, d’éclatement et d’énigme, de dislocations; rappelons qu’avec Outrage au public, sa pièce de théâtre écrite à 21 ans, son intention était de pousser vers la sortie les spectateurs déboussolés par une non-histoire non jouée.

Et puis, maintenant, cette journée dans l’autre pays? Là aussi, en serait-ce vraiment un? Quel autre? Dans ce transfert vertigineux d’un pays à l’autre — qui aurait duré un temps incalculable — aucun des pays ne sera nommé, situé, identifié, dans un opus qui relève de maints genres littéraires entremêlés, le roman, la fable, l’essai, la poésie en prose, un rébus selon sa volonté audacieusement littéraire de tout toujours reprendre à zéro, tout balayer des mornes normes de l’écriture, de casser les temps, se débarrasser du récit trop rétrécissant et d’envoyer se voir ailleurs la normalité, même la vraisemblance.

Si cette journée est aussi infinie qu’indéfinie, le récit qu’il en fait est très court, la plaquette faisant 70 pages à peine, et à peine pour le lecteur d’en saisir toutes les réalités. C’est la journée d’un homme, un fruiticulteur, qui aurait connu une période « sans conscience », un long somnambulisme durant lequel il aurait été « possédé par plusieurs, par d’innombrables démons ».

L’incipit : « Il y a dans ma vie une histoire que je n’ai encore racontée à personne. » C’est Handke qui se met à l’écriture en se faisant le narrateur de narrateurs car, de cette période d’une vie vécue « sans conscience », il ne se souvient de rien mais en a appris les faits et gestes par les autres via le ouï-dire des habitants qui, fascinés, effrayés, l’observèrent longtemps tout en le fuyant; ce récit donc, qu’il entreprend d’écrire après les faits (« Et maintenant, bien tard, j’y arrive enfin ») vient des dires des autres, du village, en particulier de sa sœur, seul membre vivant de sa famille qui prit soin de lui, alla le nourrir trois fois semaine au fond du vieux cimetière abandonné où, toutes les nuits, il se réfugiait sous une petite tente.

Ajoutant à l’étrangeté, ce fruiticulteur possédé mais pas dangereux s’exprimait, lorsque le jour il errait dans le village, dans une langue inconnue que personne n’arrivait à saisir; s’il semblait injurier le monde, il n’y avait cependant pas de rage dans le ton, l’exprimé, le lâché. On pouvait le croire oracle mais de quoi, de qui? Handke écrit : « Le chant qui s’élevait de mon coin d’herbe et de broussailles dans la steppe était pourtant décidément bas, sans les éclats de mon articulation dans la langue inconnue, un pur chant, sans même un mot. Quelques-uns seulement l’ont entendu, ils ont raconté que c’était une sorte d’écho. Qui venait d’où? »

Cette déambulation étrange et irrationnelle constitue en 32 pages le premier des trois chapitres sans titres du livre. Jusque-là tout va, on va dire. Le Handke de La nuit morave, de L’absence, du Recommencement manie à la perfection les hantises, les errements, le niveau de vertige, avec une maestria qui en fait l’un des plus importants écrivains vivants.

C’est dans la seconde partie avec ses 34 pages que la journée, le soi-disant voyage, va avoir lieu, mais sans le ouï-dire des narrateurs du coin sauf celui de sa sœur qui ne le quittera pas. « Et je me retrouvai avec ma sœur sur la rive d’un lac, le seul de notre pays, avec l’autre pays sur la rive d’en face. »

Un regard alors va le saisir, le regard d’un homme dans une barque. « Malgré la distance où il était de ma sœur et moi, et malgré le contre-jour décuplé par la lumière du lac, ses pupilles m’apparaissaient proches, on ne peut plus proches, et distinctes, et je me sentais, non, je me savais vu par ces yeux, comme jamais je n’avais été vu par aucun être humain. » Le fruiticulteur égaré va alors sentir, dans l’intensité de ce regard, que le sort va le quitter : « ils partirent de moi, les démons ». Et là Handke, celui qui écrit, nous dit dans une parenthèse : « (Et maintenant, en écrivant l’histoire, je le jure, un nuage parfumé m’envahit les narines, un mélange pas si désagréable de fragrances rares, que chaque lecteur humera comme il le sent). »

Le critique allemand Georges-Arthur Goldsmith sur l’écrivain autrichien : « Handke, à force de concentration, parvient à ce point d’intimité où celui qui écrit bascule en celui qui le lit. » L’exemple est magistral avec Ma journée dans l’autre pays. Je reviens à Montesquieu, qui se disait prosateur (ce qui était en son temps un signe de modernité) et qui, dans ses Pensées, depuis son dix-huitième siècle, écrit : « Un homme qui écrit bien n’écrit pas comme on a écrit. »

Dans la troisième partie du bouquin, quatre pages, le fruiticulteur débarrassé de ses démons rêve qu’il se retrouve dans sa niche du vieux cimetière et il y voit « un miroir somptueux » devant lequel, s’en approchant, il va frémir jusque dans ses os : « Un étranger me regardait, sans la moindre ressemblance avec moi, un total inconnu, comme seul peut l’être un inconnu en rêve. » Cet inconnu bat des cils et une confiance lui viendra car sur ses lèvres le fruiticulteur démonisé lit : « N’aie pas peur. »

La littérature pour Handke, considérée comme un art de la voltige, est tout entière faite de tension, d’une mise en tension, c’est un état de contraction qui, atteint, fait s’envoler tous nos repères de lecture et nous ouvre à des pays qui n’existent pas, à des pays sans temps ni frontières.

Photo : © Robert Boisselle

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