Avenue Belmont, rue de la Montagne, rue McGregor, Stanley, Peel, Sherbrooke, Selkirk, Victoria, la Sainte-Cath’, le boulevard Westmount, ce sont dans ces artères de l’ouest que les personnages du jeune romancier Leonard Cohen circulaient, rêvant, allant leur vie.

Comme ceux de Mordecai Richler arpentaient la rue Saint-Urbain, la rue Fairmont, la rue Laurier, dans le Mile End, et ceux de Tremblay la rue Fabre, l’avenue du Mont-Royal, le parc La Fontaine, dans le Plateau, alors que ceux de Basile erraient dans la rue du Parc, la rue Milton, l’avenue des Pins, la rue Aylmer, dans le ghetto McGill.

Un morceau manquant de la littérature montréalaise nous est enfin offert avec un roman pas trop fameux mais des nouvelles formidables de Leonard Cohen, le fabuleux et nébuleux poète et chanteur du Montréal de la dérive, des nuits et des danses jusqu’à la fin du monde.

Cohen, Richler, Tremblay, Basile, les romanciers emblématiques de ce Montréal de la seconde moitié du XXe siècle, auxquels — avec l’exception sublime du Ducharme de L’hiver de force — il faut ajouter Gilbert La Rocque côté banlieue et Christian Mistral versant violet, ont fait de la vieille ville où Nelligan est mort un territoire romanesque sillonné de personnages en quête de bonheur et mis en situation de débrouille et de malheur.

Un ballet de lépreux, que les éditions du Seuil — damant le pion aux éditeurs québécois et canadiens qui tous devraient avoir honte — publient, est un livre rare — équivalent à la découverte d’une grotte — qui rassemble les tout premiers textes de Cohen qu’il écrivit avant de devenir l’immense artiste qu’il fût, qu’il demeure devant l‘éternel, à hauteur de Dylan — il était le seul Québécois avec Marie-Claire Blais à mériter le Nobel — et entré dans l’histoire par la porte des plus grands poètes, les âmes sensibles, les amoureux esseulés, et toute ma reconnaissance va à Bernard Comment, l’écrivain remarquable qui dirige la collection « Fiction & Cie » qui nous permet de lire ce que Cohen écrivait quand il vivait chez sa mère avenue Belmont, qu’il noircissait dans sa chambre des rames de papier, qu’il reluquait les filles et qu’il avait la poésie ancrée et encrée dans le cœur.

Il avait 20 ans et tous ses sens étaient en éveil, hétérosexuels et homosexuels. Il vivotait à Westmount, son père mourait tôt, sa mère se désespérerait, à la maison il y avait des domestiques, un jardin, de la vaisselle étincelante, en ville il avait des copains ambigus, mais tout cela ne lui suffisait pas, il préférait les longueurs de la nuit, les filles, les flirts, les fuites, les feintes, il ne craignait pas les failles mais les espérait. Il ne savait pas que par sa voix et sa mélancolie il allait conquérir le monde.

Alors ce roman, ce Ballet de lépreux? Certes, l’être humain est un lépreux, certes il danse plus ou moins, mais le primo-romancier de 22 ans (en 1956) peine à même s’approcher de ceux qui ont su mener le grand bal des galeux, sa chorégraphie est lourdingue, son pas de deux bancal, on piétine entre le mystique et le sordide, ni dieu ni diable, bref Cohen — qui deviendra ce grand poète, ce formidable chanteur, qui aura une voix unique — n’a alors que du tempérament mal endigué, trop éparpillé, très inégal, entre swing et écart. On comprend les nombreux refus d’éditer qu’il rencontra avec ce roman. Sans maîtrise, le tempérament boitait, s’égarait.

Cette histoire d’un quidam flâneur qui se reconnaît dans un grand-père malcommode qui lui tombe dessus, arrivé de New York, arrimé à lui par une erreur d’aiguillage, qui va lui sembler être un modèle sanguin et qui s’avouera n’avoir aucun lien filial avec lui, était assez inédite et potentiellement forte, mais le ballet manque de tempo et de grâce, il finit dans la fange du fiasco.

J’ai mal à écrire cela d’un homme que j’admire tant, le grand Cohen, l’immense Cohen, mais voilà un des méfaits de la gloire qui fait que, s’agissant d’un célébrissime artiste qui aurait pu comme Dylan mériter le prix Nobel, certains s’acharnent à piller les tiroirs du mort.

Cependant, et ouf!, ce roman court est suivi de seize nouvelles parmi lesquelles on trouve au moins sept ou huit merveilles. Avoir 20 ans à Westmount, voilà le titre que j’aurais donné à l’ouvrage en omettant d’y jouer en vitrine le roman raté. Les nouvelles auraient suffi à l’affaire. Elles sont nettement autobiographiques avec toutes les libertés de qui écrit sur ses souvenirs, dans le mentir-vrai de la meilleure littérature. Là, Leonard Cohen aurait eu de quoi être fier si elles avaient été publiées de son vivant, car certaines d’entre elles, les meilleures, se comparent à celles d’un Raymond Carver ou d’une Carson McCullers.

Nous voilà dans les rues de l’ouest montréalais, Metcalfe, MacTavish, nous voilà parmi une jeunesse juive aisée et décontractée, la mère hyper inquiète, les copains hyper branchés, les filles hyper bizarres, les bars hyper bruyants, les rencards multiples, les vodka-coca et les petits matins blêmes.

Dans Saint Jig, un coloc organise un dépucelage pour son copain, orchestre un rendez-vous avec une fille qu’il a payée, et, in fine, celle-ci le rembourse parce qu’ils n’ont pas couché mais que le copain lui a demandé si elle voulait se fiancer…

Dans Une semaine ça fait long, un gars et une fille passent des jours au lit à baiser, à flemmarder, à regarder par la fenêtre un type qui chasse des chats, et un matin, en douce, le gars s’esquive pendant que la fille dort.

Dans Signaux, deux copains circulent en voiture dans Westmount à la recherche d’une maison où réside une fille avec qui l’un des deux a déjà baisé. Celui-ci veut revoir la fenêtre d’où cette fille se montrait nue quand, selon un horaire nocturne fixé, il allait devant ladite maison, qu’elle éteignait la lumière et que, deux minutes plus tard elle sortait pour venir le rejoindre. Ce soir-là, il se demande si le manège, même si elle est maintenant mariée, pourrait se rejouer…

Dans Cérémonies, la plus autobiographique, un garçon et sa sœur aînée (Cohen en avait une) regardent le cadavre de leur père gisant dans sa tombe amenée au milieu du salon le jour de l’anniversaire de celle-ci. « Ne pleure pas, lui ai-je dit. Je crois que ce fut là mon grand moment »…

On est loin du déjanté des Perdants magnifiques… Dans le délicat, plutôt.

Photo : © Robert Boisselle

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