Un jardin de fleurs.

Je marche à côté de ce jardin sans le voir : mes yeux sont rivés à mon téléphone, ou alors à l’intérieur de moi, absorbés par mes préoccupations quotidiennes.

Je marche à côté de ce jardin en le percevant du coin de l’œil, mais sans le voir : il est là comme un décor.

Je marche à côté de ce jardin et je le vois : des pétales rouges papier de soie et hauts sur tige s’entremêlent à des pétales jaunes et orangés qui dansent au-dessus d’un dense tapis de feuilles, des fleurs bleues pointent vers le ciel comme des épis, puis dans un tout autre style, des teintes de vieux rose colorent de grandes fleurs qui s’offrent aux passant·es comme des pompons soyeux.

Je rencontre ce jardin de fleurs si j’y prête attention. Plus encore, observer ce qui le compose me fait le découvrir, le connaître davantage. Coquelicots, capucines, lupins, pivoines. Nommer ce que je vois et perçois de ce jardin participe à tisser une relation avec lui1, et ouvre à une revisite de mon rapport au monde : d’anonyme, le vivant devient visible, tangible, et partie prenante d’un monde partagé.

Notre époque est sombre, inquiétante. Et pourtant, s’y trouve aussi de la beauté. Comment naviguer entre la noirceur et la lumière? Comment habiter le monde quand celui-ci nous paraît partir à la dérive? Comment transcender ce sentiment d’impuissance devant la destruction du vivant? L’attention au monde est intimement liée à l’expérience que nous en faisons. Voir, entendre, toucher, goûter, ressentir dans et par le corps : notre rapport au monde passe tout d’abord par nos sens. Ceux-ci participent de façon importante à la compréhension et à la vision interdisciplinaire que nous pouvons avoir du monde. Selon le philosophe français Merleau-Ponty, notre perception du monde se construit par la façon dont nos corps entrent en relation avec l’environnement et deviennent le réceptacle d’informations qui contribuent à nos compréhensions2. Il m’apparaît que plus je vais à la rencontre du monde, plus je m’y engage, alors plus je suis à même de le comprendre et d’en prendre soin. Peut-être que pour penser (et donner sens à) nos façons d’habiter le monde aujourd’hui, il importe de s’arrêter, de prêter davantage attention. Peut-être qu’il importe d’être conscient·e des façons que nous avons d’y être présent·e. Peut-être qu’il importe de garder nos sens en éveil. Être attentif·ve à ce qui nous entoure, c’est, je crois, être en mesure de percevoir les points de tension comme les moments d’accalmie, c’est aussi s’indigner devant les injustices, puis s’émerveiller devant la beauté. C’est manifester un intérêt, c’est se sentir concerné·e.

Les arts me semblent être un espace fertile pour entretenir notre sensibilité et exercer notre pratique de l’attention. En allant à la rencontre d’œuvres d’art, nous sommes appelé·es à activer notre capacité à observer pour voir et percevoir. Nous sommes invité·es à nommer et à interroger pour ensuite analyser, trouver des pistes de sens et interpréter. Surgissent une multitude de perceptions et de perspectives qui cohabitent, qui nous nourrissent et qui participent à donner sens à nos réalités extérieures à l’œuvre. De plus, activer notre créativité et se frotter aux médiums artistiques par le faire nous invitent à faire des choix, à aviver notre pouvoir d’action, notre agentivité, à imaginer des possibles. Les arts convoquent un rapport sensible au monde, quand nous sommes disposé·es et disponibles. À une ère où notre attention est une donnée marchande, s’extraire du bruit ambiant obnubilant pour être attentif·ve au monde représente un défi constant. Pourtant, l’attention que l’on porte à ce qui nous entoure peut être un déclencheur positif (et transformateur) de rencontre — avec soi, avec les autres, avec le monde.

La philosophe américaine Maxine Greene avance qu’aller à la rencontre d’une œuvre d’art est un peu comme aller à la rencontre d’une nouvelle personne3. Adopter une posture d’ouverture et de curiosité nous ouvre à de nouvelles dimensions, perceptions et compréhensions de l’œuvre, et de l’autre. Cette posture a une incidence sur les façons que nous avons de tisser des relations, et d’être dans et avec le monde4. Se sentir appartenir peut nous amener, je crois, à écouter davantage, à prendre soin, à préserver la beauté, à protéger le vivant.

Les arts ont cette particularité de nous révéler des facettes de nous-mêmes et du monde que l’on ne soupçonnait ou ne concevait peut-être pas. Les arts ont le pouvoir de nous amener à contempler, à ralentir, à nommer, à nous élever et à embrasser le plus grand que soi. Les arts se vivent dans la rencontre (avec l’œuvre); ils portent en eux un acte de partage et de dialogue qui nous invite à nous rassembler au-delà de nos différences, à habiter le monde malgré elles, pour célébrer, décrier, dénoncer, rêver, résister, pour faire peuple autour et par les arts, pour paraphraser le philosophe Alain Kerlan. En se frottant aux arts (en s’y exposant, en allant à leur rencontre, en créant), notre rapport au monde s’en trouve possiblement changé, ne serait-ce qu’en nous amenant à poser un regard (un peu) différent sur lui ou sur nous-mêmes.

Ce (nouveau) regard peut nous amener à refuser la dichotomie « j’aime/je n’aime pas », à sortir d’une posture de consommateur·trice, à défricher de nouveaux chemins loin des «attendus que», à avoir confiance en la portée de nos actions, à oser remettre en question, à oser déplaire, à être fâché·es et indigné·es des situations sociales débilitantes et à canaliser cette énergie pour construire, édifier, élever, en considérant le bien commun. Pour reprendre la formule du cinéaste Bernard Émond, ce genre de postures prennent notre époque à contre-pied.

Les arts nous offrent des terrains de jeu extraordinaires où nous exercer à être pleinement présent·e et « améliorer notre capacité à nommer notre monde pour découvrir les causes de nos réalités, pour découvrir les manques et les insuffisances, pour définir nos projets, pour trouver des ouvertures à travers lesquelles agir, percevoir des alternatives et transformer5 ». Des terrains de jeu extraordinaires où tisser des liens sensibles entre l’individuel et le collectif, entre le personnel et le social, qui influencent directement les façons que nous avons d’être dans le monde et de l’habiter.

 

Marika Crête-Reizes
Marika Crête-Reizes est consultante culture-éducation, formatrice et spécialiste de l’éducation esthétique. Elle s’intéresse aux arts comme source d’apprentissages et aux effets individuels et collectifs qu’ont la créativité et l’engagement dans les arts. Leader en éducation esthétique au Québec, elle collabore avec plusieurs organisations nationales et internationales et cumule une vaste expérience en développement de programmes éducatifs et d’engagement envers la collectivité, ainsi qu’en programmation et diffusion des arts de la scène. Son essai Territoires d’engagement : Guide de rencontre avec les arts pour une meilleure vie citoyenne est paru chez Atelier 10 en février 2025.

Photo : © Mikaël Theimer

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1. Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir : Le point de vue du vivant, Actes Sud, 2021.
2. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945.
3. Maxine Greene, Variations on a Blue Guitar: The Lincoln Center Institute Lectures on Aesthetic Education, Teachers College Press, 2001.
4. Idem.
5. Maxine Greene, Wide-Awakeness in Dark Times, Educational Perspectives, Volume 21, p. 6-13.

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