A priori, on lit cette question, et très vite on se dit : rien. Les mots ne peuvent rien contre la maladie. Le savoir-faire des professionnels de la santé, les médicaments, la recherche, les technologies, les soins médicaux, eux, oui.

Pourtant, les mots sont d’une aide phénoménale quand la santé nous déserte. Ils ne peuvent peut-être pas guérir notre corps, mais pour soigner notre âme, alors là, ils sont doués. Ils pansent les plaies béantes que creusent nos peurs et nos angoisses. Ils emmaillotent notre petit cœur terrorisé dans un réconfort doux et chaud comme un pelage de chat. Ils nous font pousser des ailes aussi, parfois.

Les mots des médecins, lorsqu’ils sont encourageants, ont ces pouvoirs. Tout comme ceux de nos proches. Je pense à toi j’espère que ta chimio se passera bien es-tu assez en forme pour aller marcher je t’ai fait des muffins je t’apporte des revues t’es belle sans cheveux j’aimerais t’offrir un massage c’est quoi tes fleurs préférées. Des graines semées rapidement dans un texto par les gens qui nous aiment, et qui s’épanouiront pour former un rempart contre le désespoir.

Puis il y a les mots des personnes qui traversent — ou ont traversé — les mêmes épreuves que nous. Ceux-là sont dans une catégorie à part. Des bouées auxquelles on s’accroche quand la tempête souffle trop fort. Car ces gens savent ce qu’on vit, ils le ressentent dans leurs tripes. Ils savent les nuits sans sommeil à se projeter dans une fin potentiellement sinistre. Ils savent la douleur physique mais aussi celle de l’âme, quand le réel se dérobe et qu’on ne trouve plus prise sur la moindre miette d’espoir. Ils savent le trou qui se creuse dans le ventre devant l’inconnu. Ils savent la joie d’être entouré de proches pas malades qui parlent de recettes d’air fryer. Ils savent ce que ça fait, d’avoir l’impression que notre corps ne nous appartient plus, simple réceptacle à médicaments et territoire d’investigation. Ils savent l’ombre que projette sur notre épaule la crainte d’une récidive. À cause de ce bagage partagé, les mots qu’on échange entre « initiés » sont des baumes, des soupapes aussi. Un peu comme un alcoolique anonyme ne trouve une réelle compréhension que chez un autre AA, les malades tendent à se créer une petite communauté de semblables. Et à déverser en leur compagnie des torrents de mots pour apaiser leur âme tourmentée.

Pour les mêmes raisons, lire les mots de gens qui sont passés par là apporte aussi un réconfort sans nom. Pour moi, ça a été Nathalie Plaat, avec sa splendide chronique « Le chapelet des inespérés » parue dans Le Devoir en juillet 2022; Anick Lemay, avec son touchant livre Le gouffre lumineux; et Camille Paré-Poirier, dont j’ai adoré le recueil de poèmes Dis merci — « tout est beige dans un hôpital/la télé/les murs/la lasagne […] tout est beige sauf tes bleus/les nouveaux commencent à masquer/ceux de la semaine dernière/qui tirent sur le jaune ». Leurs mots ont desserré l’étau de mon angoisse d’une ou deux coches. Je ne me suis jamais sentie aussi proche de femmes que je ne connaissais pas.

Les mots qu’on écrit, aussi, nous donnent une poussée dans le dos pour continuer d’avancer. Les bienfaits de tenir un journal intime sont connus depuis longtemps, plusieurs grands auteurs et autrices s’y sont prêtés, Woolf, Beauvoir, Plath, Kafka. Quand notre corps part en vrille, consigner ce que nous vivons nous rattache à la vie dite normale. Des choses aussi simples que pouvoir suivre l’évolution de ses symptômes, de ses effets secondaires, de sa médication ou de ses activités deviennent d’extraordinaires motivateurs. Hourra! Aujourd’hui j’ai marché 20 minutes, alors qu’il y a cinq jours j’étais épuisée après 10. Yééé! À la fin du mois dernier, je gobais 14 pilules par jour, maintenant je n’en prends que 8! Mais au-delà de la triviale documentation du quotidien, coucher sur papier ses émotions, ses craintes, ses colères est, sans surprise, extrêmement libérateur. C’est ce que j’ai vite réalisé en notant mes hauts et mes bas dans un agenda à la couverture noire (aucune autre couleur ne m’apparaissait appropriée), tout au long de mes traitements pour venir à bout d’un cancer du sein invasif, en 2021 et 2022. Je l’avoue, j’avais déjà le projet d’en faire un livre, mais cette documentation journalière m’est rapidement devenue nécessaire pour le simple bien qu’elle me procurait. J’écris donc je vis.

Enfin, on arrive aux mots les plus puissants, les plus satisfaisants: ceux qu’on partage avec des malades une fois que nous, on va mieux. Une fois qu’on se trouve enfin dans la chaise de la (pas si) vieille sage qui peut distribuer des conseils comme des amulettes, pour rassurer à son tour. Redonner au centuple les mots-bouées, les mots-baumes. C’est ça, Cancer : mode d’emploi.

Est-ce que les mots aident à guérir? Ils aident en tout cas à vivre pendant qu’on fait tout ce qu’on peut pour ne pas mourir. C’est déjà énorme.

 

Sophie Marcotte
En mots, Sophie Marcotte s’y connaît. Elle travaille avec eux depuis plus de vingt ans comme rédactrice, journaliste et réviseuse linguistique. Après les mots sont arrivés les maux. Un cancer. C’est toujours un choc d’apprendre un tel diagnostic. L’autrice a écrit Cancer : mode d’emploi. Un guide pour affronter la tourmente (Cardinal) en songeant au livre qu’elle aurait aimé lire quand elle s’est sentie désemparée devant l’ampleur de l’inconnu qui l’attendait. Cet ouvrage, illustré avec soin par Agathe Bray-Bourret, est présenté comme « un manuel à la fois instructif, bienveillant et très humain, égayé de quelques touches d’humour — il en faut, quand on a un cancer », y écrit-elle. Cet outil peut servir de repère pour les gens souffrant d’un cancer ou leurs proches, pour les accompagner dans la « tempête d’émotions » et les méandres de la maladie; c’est comme écouter une amie qui est passée par là et qui nous donne ses conseils.

Photo : © Julien Charmillot 

Publicité