La vie de Camille est un cauchemar éveillé. Elle ne dort plus depuis des semaines. On lui refuse de visiter sa nièce adorée. Les nombreux spécialistes rencontrés ne peuvent rien pour elle. Sauf peut-être un : Gabriel, un homme qui possède une machine capable d’enregistrer les images de ses rêves… et de révéler ce qu’elle croyait enfoui si loin dans l’inconscient qu’elle avait oublié son existence. Avec son roman L’intrusive, la doctorante en études littéraires et psychanalyse Claudine Dumont creuse dans la psyché comme jamais auparavant.

Si vous demandez à l’autrice ce qui l’a motivée à explorer le monde des rêves et de l’insomnie, elle répondra d’abord que l’écriture est une activité parallèle à son métier d’enseignante et que son manque de temps pour faire des recherches l’encourage à puiser dans ses connaissances, nombreuses, en psychanalyse. Un domaine dont les fondations reposent sur l’analyse des rêves de Sigmund Freud.

Lorsque vous prêterez davantage l’oreille, vous découvrirez que certains lecteurs lui ont mentionné qu’il était difficile de s’attacher à ses personnages principaux et qu’elle cherchait un élément auquel plusieurs d’entre eux pourraient s’identifier. « La majorité des gens ont souffert d’insomnie à un moment donné dans leur vie, dit-elle. Moi-même, j’ai vécu un épisode à la fin de l’adolescence : je n’arrivais plus du tout à dormir. Je pouvais donc puiser dans mon expérience pour rendre mon personnage crédible. »

Elle voulait illustrer la dérive psychologique qui accable Camille et la déroute physique qui vient avec son manque de sommeil. « Ma question de base était : “Si on se forme une idée de qui on est à l’adolescence, qu’on interprète mal certaines de nos caractéristiques et qu’on base notre vie sur ça, est-ce que notre corps va réagir, un jour, pour nous dire qu’on n’est pas dans le bon chemin?” »

La psychanalyse en 2023
Surtout, ne lui dites pas que la psychanalyse est désuète et que Freud, son fondateur, se résume à un obsédé sexuel cocaïnomane. « Il y a énormément de ses textes qui ont servi à développer la psychologie moderne. »

Cette analyse fine des humains est d’ailleurs à la base de la création de Claudine Dumont. « Toutes ces choses qui fonctionnent en nous sans qu’on soit au courant, ça fait partie de la façon dont je construis mes personnages. »

Fait de prime abord surprenant : sa passion pour la photo a influencé la fameuse machine à laquelle Camille est confrontée. « Lors d’un voyage photo, je disais que mon appareil ne réussissait jamais à capturer ce que je voyais et que j’aimerais pouvoir sortir les images de ma tête. De là est née la machine à rêves. » Son propriétaire, Gabriel, est un être sombre, qui semble méchant au premier abord, mais qui se révèle dans sa volonté d’aider sans raison les gens comme Camille.

Ironiquement, dès que cette dernière arrive sur le territoire de Gabriel, sans s’annoncer, tous ses sens tentent de l’avertir d’un danger. « Ce qui est reflété dans l’atmosphère, ce n’est pas l’homme qui représente une menace directe pour elle, mais le fait que quelqu’un réalise qu’elle se cache depuis si longtemps. Les choses ne fonctionnent pas avec les autres psys, car pour ce faire, il faudrait qu’elle veuille que ça fonctionne. Camille est tellement fermée sur elle-même et en contrôle de tout que même ses rêves sont en contrôle. »

Se révéler ou s’ignorer
Tout au long du roman, une tension se déploie, tel un monstre tapi dans l’ombre, prêt à bondir. Chez Camille, cette créature effrayante est un symbole de ce qu’elle ne veut pas voir chez elle. « Ça peut être très difficile de faire face à soi-même. Un grand nombre d’individus ne sont pas prêts à regarder qui ils sont vraiment et ce que ça entraîne comme conséquences. »

Ainsi, la possibilité d’enregistrer les images émanant de nos rêves en fascinerait certains, alors que d’autres auraient terriblement peur de ce que leur inconscient révélerait. Selon l’écrivaine, il y aurait deux camps : ceux qui sont prêts à faire face [à la réalité] et ceux qui préfèrent se complaire dans l’ignorance. « Plusieurs spécialistes affirment que lorsque tu te sais observé, ça change les résultats. Donc, si tu sais que ton rêve est enregistré, ça modifie ton rêve. C’est ce que Camille fait. À ce moment-là, on n’a plus accès à l’inconscient, car on est encore en parade. »

L’analyse des rêves pourrait donc être faite à des fins de loisirs uniquement, selon la créatrice. « On ne pourrait pas utiliser ça comme une sorte d’outil d’analyse, car quand on utilise le rêve en psychanalyse pour comprendre et aider, ce n’est pas le rêve lui-même qui est révélateur, mais ce dont on se souvient et les mots qu’on choisit pour le raconter. »

Claudine Dumont ajoute qu’il est plus intéressant de chercher ce qui provoque les rêves, tel un mot prononcé dans la journée qui va générer une image dans notre inconscient et représenter l’un de nos dilemmes intérieurs. « Parfois, les mots qui créent une image n’ont aucun sens, mais si on regarde chacun des mots, on peut parfois y trouver nos soucis de la veille qui nous ont déstabilisés. »

Elle donne en exemple une personne qui rêve à répétition de crème glacée avec un sentiment de malaise. « Peut-être que la journée d’avant, en prenant une crème glacée, elle a vu passer un homme qui lui a fait penser à un prof du primaire, qui l’avait traumatisée en lui disant qu’elle n’irait jamais nulle part dans la vie. Durant la nuit, elle rêve qu’elle se baigne dans la crème glacée et elle n’est pas bien. »

Nul besoin, selon elle, d’analyser à outrance les images qui défilent dans notre esprit durant la nuit. « Je ne sais pas si on gagne à analyser les rêves de façon journalière. Si tu regardes les gens qui prennent plaisir à chercher leur signification dans les dictionnaires de rêves, c’est comme l’astrologie pour moi : si tu as du fun avec ça, vas-y, mais je ne crois pas que c’est une vraie façon d’avoir accès à des choses qu’on ressent de manière inconsciente. »

Mais pourquoi tant de gens semblent-ils si friands de ces bouquins? « C’est toujours un besoin de se connaître davantage. Comme n’importe quel livre de croissance personnelle, ça peut nous donner une bonne base ou s’avérer n’importe quoi. »

Cela dit, elle ne remet pas en question l’utilité des rêves dans nos vies. « Selon Freud et tant d’autres spécialistes, la première fonction du rêve est de te garder endormi. Car si tu ne dors pas, tu ne vis pas. On n’est pas encore trop sûr pourquoi des images jouent dans ta tête quand tu dors, mais c’est impossible de ne pas rêver. Il y a toujours un moment dans la nuit, durant ton cycle de sommeil, que tu rêves. »

Qu’on se souvienne de nos rêves ou non ne dépend que de l’importance qu’on leur accorde. « Je me souviens de 8, 10 ou 12 rêves le matin. Si je ne les repasse pas dans ma tête, je ne m’en souviendrai plus après mon café. Si ça nous importe peu, on s’en souvient peut-être deux secondes après son réveil. Peu importe, tout le monde rêve. »

Photo : © Claudine Dumont

Publicité