
Dominique Demers
Dans son tout récent Écrire pour que tout devienne possible, Dominique Demers consacre un chapitre aux rêves. À ceux qui viennent à elle pour la divertir lorsqu’elle est éveillée (c’est ainsi que lui est apparu son personnage de Mademoiselle Charlotte, alors qu’elle peinait à conclure sa thèse de doctorat), à ceux qui s’apparentent à des rêveries éveillées où elle lâche les brides de son imagination en toute conscience, mais aussi à ceux qui viennent la nuit s’immiscer dans sa conscience : « Les rêves qu’on visite une fois endormi participent à la genèse d’un roman. J’aime basculer dans le sommeil après avoir accordé une dernière pensée à mes personnages, sachant qu’à mon réveil, ils auront évolué dans le silence de la nuit. Un vrai rêve peut également fournir une idée. Un de mes romans pour adultes, Là où la mer commence, est né ainsi. » L’autrice explique ensuite qu’elle s’est réveillée un certain matin, n’ayant en mémoire qu’une phrase comme unique souvenir d’un rêve, « Je suis née là où la mer commence », une phrase qui, lui semblait-il, avait été prononcée par une femme. Elle note alors le tout dans son carnet, suivi des questions : « Qui est cette femme? », « Où est-elle? » À partir de là, tranquillement, sa réécriture de La belle et la bête a commencé à prendre forme, jusqu’à devenir ce très beau roman dont l’action se situe parmi les grands vents et les grands espaces du Bas-Saint-Laurent.
« J’ai toujours beaucoup écrit les rêves. Il n’y a pas un seul de mes livres où le rêve n’intervient pas. Et je m’aperçois que j’agence les choses comme le rêve le fait aussi. Il agence des éléments de réalité d’une façon souvent très inattendue, des télescopages qui créent un nouveau sens. »
Bérengère Cournut, sur FranceCulture

Rachel Deville
Rachel Deville est une bédéiste française qui, depuis les années 1990, collige ses rêves. Elle les utilise ensuite comme matériaux avec lesquels construire ses bandes dessinées illustrées de noir et blanc, au crayon charbonneux. Dans La maison circulaire (2016), elle propose quatorze rêves comme autant de nouvelles qui nous entraînent dans des lieux où la pensée est libérée des contraintes de la réalité. Si le tout laisse place à l’interprétation, il s’agit d’une visite assez jubilatoire pour ceux qui ont en horreur la rationalité! En 2013, elle faisait paraître cette fois L’heure du loup, un autre recueil de rêves, mais cette fois sous la forme de carnet de ses cauchemars. « Rachel Deville arriv[e] à insuffler une réelle structure narrative aux errances de son subconscient sans pour autant les dénaturer ou en trahir l’ambiance particulière. Cet espèce de flottement incertain caractérisant le monde insaisissable des rêves est ici restitué avec brio — tant par l’écriture, qui cherche à ordonner la pensée sans la démystifier, que par ce dessin, précis mais diffus, qui trouve un équilibre précaire à la lisière des ténèbres et de la lumière », écrivait à son sujet le bédéiste Alexandre Fontaine Rousseau, alors qu’il était libraire chez Monet.

Scott Thornley
Il n’y a pas que les beaux rêves qui inspirent, et Scott Thornley peut en témoigner. Alors qu’il était confronté à de terribles cauchemars qui s’échelonnèrent sur près de sept mois, il décida de noter dans un carnet, malgré la noirceur de la nuit, les images qui venaient visiter son sommeil, souhaitant ainsi créer une barrière entre ses songes et ces horreurs. S’il ne relisait jamais ce carnet, sa femme, un jour, s’y plongea et le lut comme s’il s’agit d’un récit continu. C’est elle qui l’encouragea à écrire un livre à partir de ses notes. Plusieurs scènes nocturnes se retrouvent ainsi dans Mémoire brûlée, qu’il a ensuite rédigé en quelques mois seulement, un roman noir qui flirte avec le polar et qui fait la part belle à la musique et aux souvenirs, mais où les meurtres sont aussi au rendez-vous… La scène d’ouverture, d’ailleurs, se passe dans un chalet sur les rives d’un lac en Ontario et présente une musicienne, en robe du soir, gisant au sol. Alors que sa main touche un tourne-disque encore en fonction, son cerveau succombe à l’injection d’acide reçue à l’aide d’une seringue géante…

Eve Patenaude
« Quelques années avant d’amorcer l’écriture de ce roman, j’ai rêvé à des vaisseaux, puis, issues d’un autre rêve, il m’était resté en tête des images de villes volantes, quelque chose comme des microsociétés distinctes qui doivent cohabiter dans le ciel… » : voilà ce que confiait Eve Patenaude en entrevue entre nos pages à Claudia Larochelle, lors de la parution de sa trilogie Les Pulsars (La courte échelle). Elle a ajouté à ces rêves devenus théâtre de son roman d’autres éléments, dont une abeille dotée du pouvoir de ramener les morts à la vie, et une guerre féroce qui a lieu entre les peuples voulant mettre la main sur l’insecte précieux — qui se trouve au fond de la gorge d’un dragondieu! Après vérification auprès de l’autrice, aucun autre de ses romans ne fut depuis inspiré par ce qui se trame la nuit sur son oreiller… du moins, pas consciemment, souligne-t-elle!
« Dans cet étrange flottement entre veille et sommeil, elle se met à rêvasser. Elle voit une créature hideuse étendue sur le dos, assemblée de chairs mortes… et qui prend vie! Le scientifique qui a conçu le monstre a si peur de sa création qu’il s’enfuit. Mary ouvre les yeux. Terrorisée. Pour oublier son rêve, elle tente d’inventer une histoire de fantômes. Et soudain, dans un sursaut d’excitation, elle comprend. Son histoire est déjà toute trouvée! Voilà le récit qu’elle va rédiger. »
Tiré du livre Mary, auteure de Frankenstein, de Linda Bailey et Júlia Sardà à La Pastèque, qui raconte notamment l’histoire de la genèse du Frankenstein de Mary Shelley

Daniel Pennac
« Lorsque j’avais 6 ou 7 ans, j’étais convaincu qu’il existait deux vies : l’une où l’on vivait les yeux ouverts, et l’autre les yeux fermés. » C’est ainsi que s’ouvre Le loi du rêveur, roman en partie autobiographique qui plonge dans la frontière floue entre le rêve, la réalité et la création littéraire. Mais la citation n’est pas de Pennac, elle est signée Federico Fellini, le « champion des rêveur », « cet homme pour qui le rêve avait été la vie même [et qui] était mort de ne plus pouvoir rêver », comme le qualifie Pennac dans ce roman. Car le cinéaste y tient un rôle important, la mère de Pennac travaillant comme costumière pour lui et ayant accroché au-dessus du lit de son fils l’encadrement d’un rêve décrit par Fellini lui-même (voir ici), mettant en scène notamment un orage, l’extérieur d’un cinéma et un chien vagabond. Comme son idole, Pennac tient également un journal de ses rêves et y puise régulièrement pour créer. C’est en fait le thème principal de ce roman où l’on retrouve un Pennac enfant qui, en raison d’une compréhension erronée du système hydroélectrique, comprend que la lumière est liquide… S’ensuit un rêve qui perdure en ce sens tout au long des pages. La dernière partie du livre se consacre quant à elle à Fellini et à son rapport au monde onirique.
« Certains matins, je commence à écrire au lit. D’autres matins, il me faut faire une petite promenade afin de revoir toutes ces images aperçues en rêve. Je rêve beaucoup et les images sont si éclatantes que je confonds souvent ce que j’ai vu dans mon sommeil avec ce qui se passe dans la réalité. Sauf que, dans mes rêves, les couleurs sont plus vives et filent à une plus grande vitesse que dans la vie. »
Dany Laferrière, dans Journal d’un écrivain en pyjama

Émilie Monnet
L’artiste multidisciplinaire Émilie Monnet a créé la pièce Okinum (Les Herbes rouges), finaliste aux Prix du Gouverneur général 2021, après avoir fait non pas une mais bien trois fois le même rêve. Ce dernier mettait en scène un castor géant, sortant de l’eau et posant un sac dans sa main : « Il m’a dit qu’il m’offrait sa médecine et qu’il fallait que j’en fasse bon usage […]. Ce qui est particulier, c’est que je me réveillais toujours avec l’image en tête d’un barrage de castor », dévoilait l’artiste en entrevue à Radio-Canada. Cette image onirique du barrage se retrouve ainsi au cœur de sa pièce à qui elle donne aussi son nom, okinum signifiant « barrage » en anishinaabemowin. Métaphorique, ce barrage en est un à la fois qui protège, mais aussi qui entrave; un qui pousse à remonter la rivière de la mémoire, mais aussi un qui oblige à creuser sa propre identité, aussi multiple soit-elle. En faisant son entrée dans le monde invisible et intuitif, en tentant de déchiffrer les mots magiques soufflés à son oreille par ce castor géant, en essayant de traduire « aide-moi à me guérir » en anishinaabemowin, Émilie Monnet offre une porte à la fois sur ses expériences personnelles, sur les savoirs traditionnels et sur la puissance des rêves et de la mémoire ancestrale sur la guérison, ainsi qu’une critique de la condition des femmes autochtones.

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« En octobre 2015, j’ai fait un rêve super réaliste, violent et haletant. Je n’étais pas dans le rêve, j’étais juste la caméra qui filmait une scène… »



















