Les Américains sont-ils prêts à élire une femme à la présidence des États-Unis? Telle était la question qui revenait sans cesse dans les médias, durant la campagne électorale qui a pris fin le 5 novembre. Et la réponse est venue comme un coup de poing en plein visage : Kamala Harris K.-O., comme l’avait été Hillary Clinton en 2016.
Que faut-il en conclure? Quelles leçons tirer de cette double défaite, en matière d’accès des femmes aux plus hautes fonctions politiques, que ce soit aux États-Unis ou ailleurs? Doit-on y voir un prélude à une guerre des sexes?
Dans les jours qui ont suivi la victoire de Donald Trump, les analystes de la scène politique se perdaient en conjectures, cherchant à savoir pourquoi une majorité de l’électorat avait choisi d’appuyer le mâle alpha républicain. Le contrôle de l’immigration? Le coût de la vie? Sûrement. Mais encore? Je n’ai entendu personne mentionner un enjeu qui m’apparaissait pourtant déterminant : la question du genre. On constate un déni en ce domaine: qui avouera voter pour un homme parce que c’est un homme ou voter pour une femme parce que c’est une femme?
Plusieurs variables interviennent au moment de faire sa croix sur le bulletin de vote, mais il serait naïf de croire que le genre des candidats n’en fait pas partie. En position de leadership, hommes et femmes ne sont pas perçus de la même façon. Pensez aux mots douceur, compassion, conciliation, écoute, empathie, prudence, vous verrez apparaître le visage d’une femme. Songez plutôt aux mots confrontation, rapport de forces, rivalité, domination, autorité, prise de risques, vous verrez celui d’un homme. Cela peut paraître cliché, voire sexiste, mais cela est un fait. Une bonne partie de l’électorat jugera les leaders politiques féminins plus faibles, plus vulnérables, plus sensibles que leurs homologues masculins. D’où l’hésitation à faire un X à côté de leur nom.
Un peu partout sur la planète, l’époque est aux leaders politiques masculins autoritaires, de droite, populistes, agressifs et xénophobes. Ils ne s’en laissent pas imposer, toujours prêts à écraser quiconque leur barre la route. Forts en gueule, ils séduisent l’électorat avec des solutions simplistes appliquées à des problèmes complexes. Ils célèbrent la culture machiste, étalant leur misogynie comme si c’était un gage de leur supériorité sur les femmes. Quitte à les attraper par la chatte, pour leur montrer qui est le boss.
Aux États-Unis, le 5 novembre, soixante-dix millions de personnes, dont des millions de femmes, ont conclu que la plus grande puissance mondiale devait être dirigée par ce type d’hommes, capable de tenir tête à d’autres leaders autoritaires : Poutine, Xi Jinping, Netanyahou. La mienne est plus grosse que la tienne.
Dans le monde du sport, appartenir à l’élite constitue le but ultime, la consécration suprême. Adulé, traité en demi-dieu, n’importe quel joueur de hockey professionnel peut devenir millionnaire à 20 ans et soulever les foules. Tout le contraire de la politique où faire partie de l’élite intellectuelle n’est pas seulement mal vu, mais vous disqualifie d’emblée. On verra à s’en dissocier. Faire peuple à tout prix. Niveler par le bas. Bander les muscles. Inviter Hulk Hogan à ses rassemblements.
En entrevue en 2010, la cheffe péquiste Pauline Marois, alors dans l’opposition, m’avait dit posséder « l’instinct du tueur », cherchant à briser son image de femme politique faible, incapable de déstabiliser le premier ministre Jean Charest. Elle voulait surtout se faire rassurante pour son caucus, toujours prêt à remettre en question son leadership. En contre-exemple, rappelons-nous le style de l’ex-première ministre britannique Margaret Thatcher, une des seules femmes à avoir dirigé une puissance mondiale. Véritable guerrière, leader forte, dure, impitoyable avec ses adversaires et de surcroît antiféministe. Le biologiste et écrivain Henri Laborit disait d’elle qu’elle cachait « des couilles sous sa jupe », incarnant à merveille le modèle du leader autoritaire masculin, accidentellement transposé dans un corps de femme. Disons les choses simplement : si ça n’avait pas été le cas, elle n’aurait jamais pris le pouvoir.
Qu’est-ce que cela annonce pour la suite des choses? Aux États-Unis ou ailleurs, le plafond de verre ne semble pas près d’être fracassé. Parions qu’il tiendra le coup tant qu’on n’acceptera pas de revoir les rôles sexuels, de même que les notions de masculinité et de féminité. Et tant qu’on ne changera pas l’idée qu’on se fait du leadership et du profil type de la personne jugée la plus apte à incarner cette idée. Quel modèle de masculinité le président des États-Unis offre-t-il aux garçons de son pays et du monde entier?
Chez nous, jusqu’en juin 2025, il y aura une course au leadership au Parti libéral du Québec (PLQ). En novembre, il n’y avait toujours pas une seule femme sur les rangs. On comptait cinq hommes et un sixième qui se montrait intéressé. Imaginons l’inverse : six femmes candidates et pas un seul homme, qu’est-ce qu’on dirait? Comment se fait-il que si peu de femmes d’envergure, brillantes, compétentes songent à devenir cheffe de parti, même si elles sont passionnées de politique et attirées par le service public? Qu’est-ce que cela révèle de la culture politique, de son rapport aux femmes? À l’heure actuelle, tous les chefs de parti à l’Assemblée nationale et à la Chambre des communes sont des hommes. Qui s’en offusque?
Le Québec n’est pas une île. Le Canada tout entier non plus. On peut difficilement mesurer l’impact que l’élection de Donald Trump aura au nord de la frontière américaine. Mais il risque d’être énorme, notamment sur les droits des femmes et pas seulement celui d’avorter. Les reculs paraissent inévitables. La misogynie décomplexée, assumée, est dans l’air du temps comme jamais à Washington, tout comme la rhétorique masculiniste, attisant une indésirable guerre des sexes qui pourrait bien percoler jusque chez nous.
Après sa défaite en 2016, Hillary Clinton avait un message pour les petites filles : « Ne doutez jamais que vous êtes importantes, puissantes et que vous méritez toutes les opportunités, toutes les chances du monde à poursuivre et à réaliser vos rêves. » Malheureusement, la politique ne fonctionne pas au mérite. On dit aux filles : le monde vous appartient, tous les rêves sont permis. Mais on leur ment.
Jocelyne Richer
Native d’Arthabaska, Jocelyne Richer est journaliste depuis plus d’une quarantaine d’années, spécialisée en presse écrite, d’abord auprès de plusieurs quotidiens, puis à l’agence de presse La Presse canadienne, à titre de correspondante parlementaire et cheffe de bureau à l’Assemblée nationale pendant une vingtaine d’années. Elle a fait paraître son premier livre, Le sexe du pouvoir (Éditions La Presse), en septembre 2024, une exploration de la politique québécoise au féminin.
Photo : © Jacques Boissinot













