La maison n’est toujours
qu’une sorte de porche
à l’entrée d’un terrier.
– H. D. Thoreau

Chercher refuge, comme on peut, qui n’en a pas le réflexe devant les déchirures et dévastations (environnement, Palestine, montée affolante des droites plus ou moins extrêmes, nul besoin d’en rajouter, et pourtant chaque semaine en rajoute)? Se planquer à l’abri quelque part, le temps qu’adviennent des jours meilleurs, ou de retrouver un peu de courage, qui n’en a pas le désir? Mais ce serait supposer que ce qu’on appelle «le monde» nous est extérieur; qu’il soit possible de le fuir ou de s’en prémunir. Ce serait s’imaginer qu’il est possible de se débrancher du « monde » comme on se débranche d’Internet (et d’ailleurs, y arrive-t-on?). Comme si nous avions affaire à un décor sur lequel il s’agirait de fermer les yeux pour ne plus voir. Comme si « le monde » ne nous arrivait pas en pleine gueule, comme s’il ne nous traversait pas à tout moment, de bord en bord, du dedans comme du dehors, que nous le voulions ou non.

J’aurai beau me réfugier quelques jours près du fleuve chez ma cousine, il y aura toujours un voisin qui passera la tondeuse pour me rappeler que la furieuse domestication du vivant est en cours et ne prend jamais de congé. J’aurai beau m’entourer de gens sensibles et que j’estime, il y aura toujours des conversations qui écorcheront la peau de l’âme. J’aurai beau tenter d’épargner à mon corps et à mon psychisme ce qui les épuise, la vie se chargera de faire intrusion, de faire sortir mon être de ses gonds. Fort heureusement. S’il n’est pas vain, quand on en a le luxe, de chercher un peu de sécurité et de repos de temps à autre, histoire de retrouver son souffle (est-il besoin de souligner l’évidence, à savoir que tout le monde ne l’a pas, ce luxe) avant de refaire face aux hostilités plus ou moins proches, c’est se leurrer sur l’étanchéité de nos diverses carapaces que de considérer qu’il soit possible d’être réellement à l’abri du monde. Qu’il s’agisse d’une maison, d’un livre ou d’une série sur Netflix, l’abri n’est que de surface. L’abri n’est qu’un porche, ai-je envie de dire avec Thoreau qui pointe de façon énigmatique la réalité fondamentale du terrier.

Cette citation déposée à l’entrée de mon texte (lui tenant lieu de porche), on peut bien sûr l’entendre de plusieurs manières. Dans tous les cas, elle attire l’attention sur le souterrain, sur l’invisible, et fait de la demeure humaine — la maison — quelque chose comme une excroissance de l’habitat véritable, qui serait, en l’occurrence, celui des animaux fouisseurs, ces animaux qui creusent et trouvent à habiter en s’enfonçant dans l’ombre, parmi les racines, les pierres, les vers et les insectes. Ce genre d’animal, donc, avec lequel nous voudrions le moins avoir à faire (le parc humain ayant été dressé à aspirer aux hauteurs, à la lumière), Thoreau nous y renvoie pourtant alors qu’il est question pour lui de penser une nouvelle manière de séjourner, alors qu’il invente ni plus ni moins l’écologie et la simplicité volontaire aux abords du lac Walden, tout près de Concord, Massachusetts. Mais est-ce refuge ou appréhension du monde qu’il cherchait là? Poser la question, c’est plonger dans ce terrier, avec le lapin, avec la taupe — avec Alice, peut-être? C’est accepter d’interroger ce que l’on appelle « monde » et considérer que sous nos porches plus ou moins bien aménagés, ou délabrés, grouille un réel qui ne saurait, ne nous en déplaise, se laisser oublier.

« There’s a world going on Underground »
(Tom Waits)

La littérature se tient là, pour moi, dans ces soubassements vaguement inquiétants, dans ces zones humides à l’odeur terreuse où l’animal se cache du regard une heure, une nuit, une semaine, un hiver, laissant sa respiration et son pouls ralentir, adopter un rythme, un mode de présence qui ne relèvent plus de la réaction directe aux stimuli extérieurs, qui sont plutôt attention flottante à ces mouvements intérieurs qui, telles des larves d’on ne sait trop quel organisme primitif, laissent deviner leur présence par de subtils frémissements. On est là proche de ces « tropismes », ces états d’être à peine conscients et pourtant déterminants, que Nathalie Sarraute (étonnante inventeuse de formes dont on ne parle plus guère) s’est donné pour tâche explicite d’explorer. Repêcher ces images confuses, retourner les pierres d’une pensée que l’on préférerait oublier, ramener à la surface un fouillis de sensations dont la remontée engage des remous insoupçonnés, capter cela dont la sociabilité ordinaire n’a cure, cela qu’elle refoule sous le tapis comme une baveuse déjection, c’est l’étrange travail que suppose l’écriture. Rien là de bien confortable. L’attention à cette vie larvaire, souterraine, constitue un labeur qui suppose de séjourner auprès de ce qu’habituellement on fuit; l’informe, le honteux, l’idiotie, l’inavouable, le fangeux logeant en soi. Qui avance en tâtonnant dans ces absurdes et sombres galeries, du sable dans les yeux et de la terre plein la bouche, n’est jamais certain d’aller quelque part. Mais qu’il s’agisse de donner corps et âmes à des personnages, d’inventer un ailleurs possible ou de restituer un univers ayant existé, de calibrer le rythme d’un vers, de trouver les mots pour dire son amour ou de faire advenir des formes de vie encore inédites, rien n’y fait : si le sous-sol n’est pas engagé, si le terrier n’est pas exploré, si les souterrains et ce qui y grouille ne constituent pas la source de ce qui émergera, cela ne fera pas œuvre.

Un livre pour refuge? Mais se réfugier de quoi au juste? Si ça sourd de l’intérieur, si ça fait frémir ou rire ou gémir, alors ça fait monde en nous. Un monde venu du dedans pour donner sens à ce dehors qui, quoi que l’on fasse, saura traverser notre porche. Aussi bien travailler à l’accueillir.

 

Frédérique Bernier
Frédérique Bernier a notamment fait paraître Hantises (2020, couronné d’un Prix littéraire du Gouverneur général) et Chimères (2024), deux carnets parus chez Nota Bene (collection « Miniatures ») mettant en scène son double littéraire, Frida Burns, telle qu’elle se débat entre la littérature et le réel. Elle est membre du comité de rédaction de la revue de création Les Écrits.

Photo : © Montréal Portrait

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