Au début des années 2000, l’écrivain français Guillaume Dustan affirme que la prohibition des drogues nuit à une mutation culturelle décisive. Dustan associe cette mutation à l’effondrement de normes sociales désuètes, tels la famille nucléaire, les codes de bienséance, la structure hiérarchique des entreprises, et la séparation claire entre la culture savante et la culture populaire. Selon lui, la consommation de drogues est centrale à plusieurs modes de vie qui catalysent cette transformation (par exemple, le sien : Dustan est gai, séropositif, utilise les drogues et fréquente les clubs et les backrooms du Marais), et ces nouvelles réalités souffrent d’un « défaut de représentation1 » puisqu’on ne parle pas de ceux qui peuplent « leur ordinaire » de choses interdites. Dustan est catégorique : tant que la drogue ne sera pas décriminalisée, des phénomènes importants seront mal représentés, ce qui laissera le champ libre aux discours réactionnaires à leur sujet.
L’auteur écrit ces lignes à l’âge de 34 ans. La majeure part de son œuvre littéraire a déjà été publiée, et il explicite ici les motivations derrière son travail. La prose de Dustan est une réponse directe au défaut de représentation qu’il décrit. Par exemple, dans ses trois premiers romans, il ne fait pas de l’autofiction, il fait de l’autopornographie : il s’affaire à lister crûment les détails de son quotidien; les drogues qu’il consomme, les relations sexuelles qu’il multiplie, les clubs qu’il fréquente, etc. Son œuvre, peu vendue de son vivant, fait entrer dans la littérature une part de la contre-culture gaie, dont les coutumes et les valeurs détonnent avec l’image admise de l’homosexualité en France durant la crise du sida. Il passe les dernières années de sa vie en retrait du milieu culturel, qui l’écarte parce qu’il défend le droit au bareback entre séropositifs consentants.
En 2008, Dustan est une figure centrale dans Testo Junkie, classique de la théorie queer, écrit peu après sa mort par son ami Paul B. Preciado. Protocole d’intoxication volontaire à base de testostérone, Testo Junkie est un texte « autothéorique » dans lequel s’entremêlent récit de soi et philosophie. Preciado y raconte sa transition de genre, qu’il orchestre en dehors du protocole médical. L’une de ses thèses est qu’une philosophie qui n’utilise pas son corps comme plateforme tourne à vide : quiconque disserte sur le réel doit accepter de s’intoxiquer lui-même avec ce qu’iel pense administrer à l’autre.
Preciado n’affirme pas là que tout artiste ou philosophe devrait se droguer. Il entend le terme substance dans un sens large. C’est la dynamique générale des drogues qui l’intéresse, puisque cette dernière rythmerait notre rapport d’être au monde : « La bataille de la subjectivité moderne est avant tout une lutte pour l’équilibre immunitaire. L’ingestion de drogues ou la psychanalyse sont des parcs expérimentaux où on apprend à vivre dans des milieux de plus en plus toxiques2. » Les citoyens et citoyennes des sociétés occidentales actuelles s’intoxiquent non seulement avec des stupéfiants et des narcotiques, mais aussi avec les médias, les idéologies, leurs relations, etc. : « J’ai pour ambition de vous convaincre que vous êtes comme moi. Tentés par la même dérive chimique3. » Les processus d’intoxication volontaires permettent aux sujets de se hacker pour mieux se problématiser, et trahir ce que la société a voulu faire d’eux.
Preciado présente Dustan comme le condensé d’une époque qui s’efface. Or, c’est dans sa lignée que son programme s’inscrit. L’autothéorie de Preciado, comme l’autopornographie de Dustan, est une écriture sous influence qui s’intéresse à l’intime, non en ce qu’il a de strictement personnel, mais en ce qu’il permet aux subalternes de produire un savoir sur eux-mêmes qui remet en question le savoir hégémonique. Ces deux démarches cherchent à élaborer des modes de vie qui ne sont pas superposables à ceux de la norme hétéropatriarcale. Or, comme le fait remarquer Dustan, elles sont nécessairement en lutte, en tension, puisque le contexte légal et politique les brime.
La possibilité d’écrire sous influence ne va toujours pas de soi aujourd’hui, alors que la crise des opioïdes frappe de plein fouet. La façon dont nous traitons les drogues socialement accentue les violences systémiques. Maggie Nelson, spécialiste des œuvres ouvertement écrites sous l’effet des drogues aux États-Unis, observe que ce corpus est en grande majorité peuplé par des écrivains blancs. Selon elle, cela s’explique par le fait que les contextes socioéconomiques qui précarisent les personnes utilisatrices de drogues affectent moins ces écrivains. D’autant plus, culturellement, que les expériences de ces hommes sont plus propices à être valorisées et considérées subversives, contrairement à celles des personnes BIPOC et des femmes. En conséquence : si, dans la littérature, ce sont les hommes blancs utilisateurs de drogues qui sont surreprésentés, dans le système carcéral, ce sont les personnes BIPOC.
La décriminalisation continue de passer pour une lubie radicale aux yeux d’une grande part de la population, qui ne sait pas qu’elle est réclamée par des institutions qui n’ont rien de l’extrême gauche comme la Direction régionale de santé publique de Montréal et l’Organisation mondiale de la santé. Au Québec, la CAQ refuse de répondre à ces demandes : « Comme […] avec le cannabis, les réflexes conservateurs de la CAQ entrent en collision avec la santé publique et la protection des consommateurs. » Il est indéniable qu’une telle posture contribue au défaut de représentation des personnes utilisatrices de drogues et, par le fait même, à précariser leur vie. Tant que les gouvernements ne se responsabiliseront pas, penser les possibilités de l’écriture sous influence impliquera nécessairement de penser la possibilité même d’écrire sous influence.
Julien Guy-Béland
Julien Guy-Béland est né en 1989. Il a publié en 2019 Vos voix ne nous atteindront plus et, tout récemment, Pas besoin d’ennemis, chez Héliotrope. Ce second ouvrage est un cri, parfois en douceur et parfois en furie, contre ce que la société fait subir aux minorités marginalisées. Il y est dépeint un monde où l’alcoolisme, la toxicomanie et l’autodestruction sont parfois les seuls remparts à la défaillance de notre société et à ses conséquences sur la santé mentale. Écrites par fragments, ces percées dans l’intime du narrateur offrent une grande claque au visage.
Photo : © Marika D’Auteuil
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1. Les citations de ce paragraphe proviennent de Guillaume Dustan, Génie divin, Paris, Balland, 2001, p. 19.
2. Paul Beatriz Preciado, Testo Junkie, Paris, Grasset, 2008, p. 317.
3. Ibid., p. 357.
4. Philippe Mercure, « Une surdose n’est pas un crime », La Presse, 18 février 2021, disponible en ligne : lapresse.ca/debats/editoriaux/2021-02-18/decriminalisation-des-drogues/une-surdose-n-est-pas-un-crime.













