« […] la littérature doit mourir peut-être, pour redevenir
cette chose de la nuit, cette activité de cafards,
ce langage de rats, et non cette chose affreuse,
cette chose culturelle, aussi répugnante que
les autres choses culturelles, alors que
les livres n’ont rien à voir avec la culture […] »
– Constance Debré, Nom
Quand on rogne le temps du quotidien et de ses exigences pratiques pour écrire des textes difformes dont on n’arrive même pas soi-même à identifier le propos la plupart du temps, il arrive qu’on se demande à quoi bon. Si la question surgit, on est foutu. Or, la question surgit toujours. Et on doit poursuivre à travers cette petite cochonnerie de doute qu’elle insinue et le regarder enfler comme une gomme balloune jusqu’à ce que, à la fin, on ait entre les mains un texte tangible au propos intangible et toujours pas de réponse en vue. On ne peut faire de l’écriture que dans cet inconfort, dans l’horizon de l’informe, et qu’en acceptant de trahir la chose culturelle. Faire de l’écriture, c’est plus sale et plus précaire que de faire de la littérature. C’est un faire qui n’a rien à voir avec une finalité.
Quand on approche de la fin et qu’il n’y a toujours pas de finalité en vue justement, on se retrouve seulement vidé, désœuvré et pas le moins du monde libéré. On se sent comme une mystique gavée de sa propre acédie jusqu’à l’écœurement. On regarde grouiller des mots qu’on ne comprend plus, comme des cafards dans le taudis de son esprit, et c’est une saloperie, mais c’est au moins ça : on s’empresse d’y inviter quelqu’un — quelqu’un qu’on aime en plus ou bien un pur inconnu, et c’est tout aussi terrible — et puis on l’abandonne là tout seul dans son nid à rats en lui souhaitant de survivre. Autant lui laisser la clé, on n’en aura plus besoin : le livre, une fois écrit, doit être abandonné. Il ne libère pas, mais on doit s’en libérer, au plus crisse. Sauve qui peut.
Mais qui publie des traces impudiques de sa pensée ne peut pas se sauver bien loin. Il faut assumer une présence derrière le texte, revêtir une posture d’auteur ou d’autrice, même timidement, en grinçant des dents, et faire ce qu’il se doit : honorer les invitations à écrire, à parler; se déplacer dans les salons du livre pour faire le piquet, un stylo sec à la main. On s’est imaginé que le livre aurait son existence propre et qu’on pourrait l’abandonner dans le monde tel quel et partir dans une autre direction, qu’on a plus ou moins trouvé un contenant pour ses fantômes, qu’on les a enfermés quelque part et qu’avant qu’ils ne trouvent le moyen de s’en échapper, on aura un peu la paix. Quelle bêtise — chaque fois renouvelée en plus — que de croire trouver la paix après avoir lâché ses fantômes dans le monde! Ils iront hanter les cryptes des autres et, très vite, on sera rattrapé par ce qu’on a pourtant voulu laisser derrière soi. La littérature, ce n’est rien d’autre que la circulation des fantômes, fantasques, qui traversent les livres et les esprits.
Mais il n’y a pas que les fantômes, qu’on pourrait bien prétendre ignorer toute une vie si on le voulait (certains y réussissent très bien d’ailleurs). Écrire, lire, c’est aussi un truc de fouille-merde. On y va à pleines mains pour laisser surgir les mots ou bien on les absorbe; on joue avec les cafards dans le fond de son placard ou bien on les bouffe, c’est pareil. Ça n’a rien de propre. C’est un va-et-vient, une contamination, et ce n’est peut-être que ça, lire, écrire, penser : plonger dans les saletés des autres pour tenter de sublimer les siennes. Cioran sait mieux que moi ce que doit produire un livre : « Un livre doit remuer des plaies, en susciter même. Il doit être à l’origine d’un désarroi fécond; mais par-dessus tout un livre doit constituer un danger. » C’est bien pour ça qu’on s’en détourne après l’avoir commis : un mélange pas clair de pudeur tardive et de crainte.
Alors, à quoi bon? Je n’écrirais pas si, comme Clarice Lispector, je n’étais pas prise d’effroi et de dégoût devant la carcasse du gros rat roux mort que Dieu jette sur ma route alors que je me promène tout innocemment, et si je n’étais pas prise de la même terrible colère d’enfant devant la grossièreté de ce Dieu — appelons-le ainsi, parce qu’il faut bien s’imaginer que ce vrai monstre de prétention n’a pas mis ce gros rat mort en travers de mon chemin gratuitement. Je n’écrirais pas si je n’étais pas prise dans cette aporie absurde qui consiste à savoir que le monde est un rat sans pouvoir l’accepter. J’écris dans cet effarement que je ne suis pas certaine de trouver fécond et je m’invente une définition de la littérature qui fait mon affaire : un repaire maudit où grouillent les bestioles, un espace peut-être sale, hanté certainement, mais au moins habitable, un faire sans finalité où l’idée même de la maîtrise se révèle une vaine lubie.
La littérature n’est pas plus une médecine de l’âme qu’un accessoire décoratif de salon vendu sur Etsy par gamme de couleurs. La littérature ne soigne pas. Elle ne nous déleste pas de nos fantômes. Si elle est la tempête qui les disperse et les propage comme une épidémie, ou alors la fange où prolifèrent les cafards et les rats, alors à quoi bon? À quoi bon écrire, à quoi bon lire? Je n’ai pas encore trouvé de réponse à cette question qui rapplique inlassablement et j’accepte le danger que représente le fait de ne pas savoir. J’écris et je lis dans la même quête de souffle. Je participe à la circulation des fantômes et à la prolifération des bestioles dans un faire que je ne cherche plus à instrumentaliser pour le salut de mon âme. Et puis, je me dis, comme ma sainte Clarice, que « tant que j’invente Dieu, Il n’existe pas ». Mais on peut échapper au naufrage un bout de temps dans la tempête que nous offre la littérature.
Sara Danièle Michaud
Sara Danièle Michaud vit à Montréal et enseigne la littérature au collégial. Elle est l’autrice de plusieurs essais, dont Cicatrices (Nota Bene, 2022, finaliste au Prix des libraires du Québec) et Sous un ciel vide (Somme toute, 2023, avec Mathilde Branthomme). Son plus récent essai, Dans la crypte, paraîtra chez Triptyque cet automne.
Photo : © Frédéric Caron-Tremblay















