« Est-ce que la littérature est inutile? » Je crois que nous avons là une question rhétorique. J’entends encore sortir de la bouche de mon dentiste le « ça sert à quoi? » chargé d’agacement alors qu’il a inséré ses outils dans ma propre cavité buccale après que je lui ai révélé « faire de la recherche en littérature » : pour lui, pour plusieurs, la littérature, et plus largement la recherche sur les bien nommées « études littéraires », ce n’est que du vent. Toutefois, lorsqu’un intellectuel pose la même question en séance inaugurale au Collège de France — Antoine Compagnon, par exemple —, ou lorsqu’un colloque savant l’adopte pour guider les intervenants, lorsque la question chapeaute une table ronde dans un Salon du livre ou une chronique comme ici, elle est non moins rhétorique et l’enthousiasme seul est attendu : la littérature est inutile opine-t-on généralement, donc nécessaire. La littérature est inutile, c’était d’ailleurs l’affirmation titrant un essai tardif du grand critique québécois Gilles Marcotte, dans lequel il traçait, à partir de cet « impouvoir » des lettres, leur absolue nécessité.

Il faut pourtant être honnête. Le candidat à la présidentielle française Nicolas Sarkozy s’irritait en 2006 que La princesse de Clèves figure au concours d’administration française : en quoi, ironisait-il, la maîtrise de cette œuvre du XVIIe siècle devait être une connaissance obligée et, infère-t-on, utile pour « la guichetière » moyenne? La question n’était peut-être pas aussi absurde qu’on a bien voulu le dire du côté des lettrés. Les Grandes Œuvres, leur connaissance et leur encensement, ne servent pas à de telles fins — on n’est pas « meilleur ouvrier si on a lu Montaigne », pour contredire Antoine Compagnon (encore lui). Mais attendez, je n’en ai pas contre la littérature, après tout, je l’étudie depuis une quinzaine d’années. Simplement, je ne crois pas non plus que la personne chargée d’emballer mon épicerie saura mettre plus d’harmonie dans mon sac en sachant distinguer les compositeurs Brahms et Bach, que celle qui conduit le bus où j’ai pris place me mènera plus directement à bon port en méditant sur le coup de pinceau de Braque ou de Kahlo.

Le loup est dans la bergerie : les enseignants de littérature, ceux qui se consacrent à son étude aussi, n’en défendent plus l’utilité; l’humanité est en péril, la grandeur d’antan toute chiffonnée, sentez-vous le soufre des torches qui menacent nos bibliothèques? Pourtant, il me semble bien énoncer ici des évidences, et c’est le contraire, cet ancien monde vieillot où « avoir lu » vous nimbait illico de poudre de fée — « lui, il a des lettres! » — qui me semble inquiétant.

Le sociologue Axel Honneth relevait dans La société du mépris et dans La lutte pour la reconnaissance que notre monde, depuis ses vastes mouvements d’individuation, change radicalement; aujourd’hui — et c’est vrai depuis les années 1980 —, l’individu a moins le sentiment de provenir d’un groupe qui le détermine — une classe sociale — et davantage le sentiment de se faire soi-même, sur le modèle romantique : sa performance dans le monde le détermine. Cette métamorphose a de grandes conséquences dans notre rapport à l’art. Auparavant, l’art était l’affaire d’un « habitus », c’est-à-dire un « signe de classe » : si vous citiez Jane Austen, reconnaissiez un tableau de Mondrian et distinguiez la Neuvième de la Septième symphonie, vous aviez les signes légitimes d’appartenance à la bourgeoisie, l’art était utile pour monter l’échelle sociale, vous pouviez depuis l’édition Quarto de La recherche du temps perdu atteindre le premier barreau et vous hisser au barreau suivant en vous tenant à la tranche du hard-cover de Middlemarch de George Eliot. Si nous posons la question de l’utilité de la littérature aujourd’hui — avec régularité! —, c’est parce qu’elle n’est plus un « signe social » évident, et on doit mesurer dorénavant cette utilité à l’échelle individuelle : est-ce que la littérature rend l’individu meilleur? Je ne suis pas sûr que sur le champ de bataille de cette question, Flaubert puisse vaincre un manuel de psychopop. Est-ce que la littérature nous rend plus cultivés? Ça dépend, et la culture utile dans la société priorisera de facto les romans historiques, gros de détails et de dates qui s’exhibent dans des cocktails d’affaires; vous pourriez aussi bien suivre un terrier de lapin sur la page Wikipédia. La littérature aiguise-t-elle notre logique? Les aventures de Sherlock Holmes feront pâle figure devant le cahier de sudoku.

La littérature ne vous rendra pas plus performant — ni dans votre travail ni dans votre vie. En ce sens, à l’aune des valeurs néolibérales, elle est inutile. Cette improductivité, la littérature l’a cultivée longtemps, comme un idéal : la poésie « gratuite », le roman « sur rien ». Dans L’adieu à la littérature, William Marx indique d’ailleurs que c’est depuis cet « autodénigrement » qu’elle a doucement perdu son lustre dans la société, refusant de se « mettre au service » de quoi que ce soit et étant donc elle-même reléguée là où nous la voyons aujourd’hui — un peu dépassée, étonnamment vivante toutefois.

C’est une question rhétorique. La littérature est-elle inutile? Évidemment. Au temps de Madame de Staël, on soutenait que la Beauté était homologue à la Vertu; le beau menait au bien — une toile de Botticelli encourageait à la charité, un vers de Ronsard stimulait l’empathie, une pièce de Mozart rapprochait du paradis. Par bonheur, nous nous sommes sortis de ces formules magiques. Maintenant il reste à la littérature, et aux fourgons de livres qui chaque année paraissent, une autre mission : nous divertir. Entendez-moi bien, ce n’est pas là une mission frivole. Divertir signifie, dans son sens étymologique, détourner de quelque chose; de quoi nous détourne donc la littérature? De la productivité, de l’utilité, de notre propre performance, parce qu’elle n’y est plus réductible. C’est ce que j’aurais répondu à mon dentiste si j’avais eu la bouche libre pour lui donner la réplique.

Il reste à espérer que la revue Les libraires vienne se poser sur sa table de salle d’attente…

David Bélanger
David Bélanger est chargé de cours à l’UQAM, directeur de rédaction d’XYZ. La revue de la nouvelle et chercheur postdoctoral sur ’imaginaire de la dette dans la littérature québécoise des années 1860 à 1960, à l’Université de Montréal. On le lit avec grande attention dans les plus récents essais que sont Sortir du bocal : Dialogue sur le roman québécois, coécrit avec Michel Biron (Boréal), Appelée à comparaître : La littérature dans les fictions québécoises du XXIe siècle (PUM) et Il s’est écarté : Enquête sur la mort de François Paradis (Nota bene). David Bélanger a aussi publié des nouvelles (En savoir trop, L’instant même) et un roman policier (Métastases, L’instant même).

Photo : © Cécile Huysman

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