Dès sa première représentation en 1968 au Théâtre du Rideau Vert de Montréal, la pièce Les Belles-sœurs de Michel Tremblay enflamme la société québécoise. En mettant en lumière des personnages jusqu'alors marginalisés, principalement des mères de famille vivant dans un quartier ouvrier de l'est de Montréal, Tremblay leur offre une voix authentique en utilisant un langage populaire qui reflète fidèlement la réalité de l'époque, donnant ainsi à ces femmes une expression et une visibilité inédites. Cinquante-six ans plus tard, le classique de Tremblay nous revient sur grand écran dans une version musicale haute en couleur signée Richard René Cyr. Notre robot lecteur a profité de la sortie du film pour découvrir comment cette pièce, loin d'avoir pris une ride, continue d'occuper une place centrale dans la culture québécoise, et ce, jusque dans sa littérature.

1. Ruelles, Ariel Tarr et Florence Sara G. Ferraris (Parfum d’encre)

« Après le succès des Belles-sœurs, mises en scène une décennie plus tôt, Tremblay plante ce récit dans un décor où les rires s’accrochent aux balustrades des balcons, se faufilent dans les escaliers en colimaçon et résonnent sur la tôle des hangars. Les ruelles sont ainsi placées au centre de la vie quotidienne de ses personnages. Au fil des pages, on découvre leurs ramifications et tout ce qu’elles offrent, allant d’espaces de jeu pour les enfants à des cachettes pour les plus grands. Plus qu’un simple décor, la ruelle de Michel Tremblay est un personnage à part entière qui raconte Montréal à sa manière. »

 

2. Vas-tu finir ton assiette?, Caroline Décoste et Mathieu Charlebois (Québec Amérique)

« Le p’tit s’est réveillé dans la nuit, il ne reste plus de café, le lait est à 12 heures de passer date et on s’est dit il y a quelques jours que ce livre aurait bien besoin d’un texte sur le Quik aux fraises. Parce que si ce n’est pas nous qui l’écrivons, ça va être qui? Sûrement pas Michel Tremblay. Y’était tellement pauvre dans sa jeunesse qu’y mangeait des timbres. (On a vu Les Belles-sœurs au cégep, mais on écoutait juste à moitié.) »

 

 

3. 1972 : Répression et dépossession politiqueOlivier Fortin (Écosociété)

« Le dialecte joual semble, sous la plume de la ministre, être une invention théâtrale que seuls quelques initiés réussissent à comprendre. Claire Kirkland-Casgrain (Le Devoir, 6 avril 1972). La présentation réductrice du joual par la ministre des Affaires culturelles dénote une méconnaissance de la culture populaire québécoise. Le joual, particulièrement dans Les Belles-sœurs, offre une représentation du Québec à travers la classe ouvrière montréalaise des années 1960 et 1970, souvent pauvre, peu éduquée et quelquefois vulgaire. C’est cette image que la ministre a cherché à soustraire au reste du monde. “Il reste, affirme la ministre au sujet des Belles-sœurs, qu’il y a des sentiments du Québec que nous vivons, que nous comprenons et qui exportés à l’extérieur, je crois, ne donnent pas l’image du Québec qu’on devrait donner.” »

 

4. Les clefs du silence, Jean Lemieux (Québec Amérique)

« Surprenant prit l’adresse de courriel de Nastasia et quitta le restaurant. Il traversa Ontario et retourna à la boutique de livres usagés. Le grand lecteur aux lunettes de guingois, qui semblait ne pas avoir quitté son tabouret depuis l’invention de l’imprimerie, leva les yeux de son Borges. — Et puis, le FLQ? s’informa-t-il. — Compliqué, je dirais. Vous avez Les Belles-Sœurs de Tremblay? — Évidemment. Tous les jeunes gars qui l’étudient au collège viennent l’échanger contre des polars. — Vous les revendez à qui? Aux jeunes filles? — Qui vivent à quatre dans Hochelaga et qui économisent pour upgrader leur téléphone. Une grande pièce, Les Belles-Sœurs. Des fois, je pense que rien n’a changé depuis 68. »

 

5. De mère en fille (t. 3) : Anaïs, Dominique Drouin (Libre Expression)

« Un jeune écrivain du nom de Michel Tremblay et son acolyte, le metteur en scène André Brassard, ont donné un grand coup dans l’institution en faisant trembler les murs du Rideau Vert avec Les Belles-Sœurs. Produite pour la première fois le 28 août 1968, la pièce a osé mettre en vedette des femmes d’ouvriers du Plateau Mont-Royal dans leurs conditions de mères, d’épouses et de travailleuses étouffées par la misère et le manque d’éducation. Ces héroïnes, émergeant de l’ombre glauque, prennent la parole et s’expriment dans leur langue, le joual, donnant à l’entendre aux Québécois pour la première fois dans une pièce professionnelle. Avec humour, tendresse et génie, Tremblay aborde la réalité de ce peuple colonisé, exploité, soumis et né pour un petit pain, mais avide de se sortir du néant. Pour rien au monde Anaïs ne manquerait cette pièce .»

 

6. Le temps de l’homme fini, Marc Chevrier (Boréal)

« La prédominance du mélodrame est particulièrement visible dans le théâtre québécois, dont l’un des thèmes favoris est la peinture des drames familiaux. Ce théâtre a pris son essor à partir des années 1960 en réaction au théâtre français et européen qui occupait la scène québécoise et qu’on jugeait trop lointain et trop peu représentatif du français parlé au Québec et des mœurs locales. Une pièce comme Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay annonçait sans ambages la vocation du théâtre mélodramatique québécois : tendre un miroir cru et sans voile sur le microcosme de la vie domestique, dont la cuisine, gynécée clos qui relègue à l’arrière-plan la société et le monde, devient l’unique pivot. »

 

7. Quand t’es née pour un petit pain, Denise Filiatrault et Danièle Lorain (Libre Expression)

« J’aime tellement la pièce, et mon instinct me dit qu’elle marquera l’histoire du théâtre au Québec. Je peux même choisir le personnage, et je saute sur le rôle de Rose Ouimet, dont l’énergie m’évoque celle de ma mère. Rose Ouimet, la boute-en-train, la grande gueule qui dit tout ce qu’elle pense, mais qui cache un profond désarroi et une rancœur qu’elle ne dévoilera que vers la fin. Dans Les Belles-Sœurs, toutes les comédiennes ont un monologue à défendre, sauf Rose Ouimet. Une semaine avant la première, à ma demande, Michel Tremblay m’écrit un texte révolutionnaire pour la fin des années 1960, le monologue où Rose Ouimet crie de toute sa hargne : « Maudit cul! » Dire combien j’ai de la difficulté à prononcer ces mots sur une scène montréalaise! Si certains spectateurs sortent, choqués d’entendre un langage aussi cru, la plupart restent, profondément remués.

 

8. Comme les pétales d’une marguerite,  Isabelle Petit (Hurtubise)

« Le pire dans tout cela, c’est qu’elle était comédienne, poursuit Simone. Elle a déjà interprété Germaine Lauzon dans Les Belles-sœurs de Michel Tremblay, tu te rends compte? Sa fille, avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots, me racontait qu’il y a quelques années encore, madame Lalancette était en mesure de réciter des pans entiers de répliques de cette pièce de théâtre. Il suffisait de la lancer sur les timbres et elle démarrait au quart de tour : “J’vas faire un party de collage de timbres, à soir! C’t’une vraie bonne idée, ça, hein? J’ai acheté des pinottes, du chocolat, le p’tit a été chercher des liqueurs…” Quel personnage, cette Germaine! »

 

9. Transmission et héritages de la littérature québécoise, Karine Cellard et Martine-Emmanuelle Lapointe (dir.) (PUM)

« Le caractère mémoriel d’un bon nombre de pièces écrites dans les années 1990 et 2000 atteste du désir de l’auteur de marquer, comme principe de lecture, le décalage entre l’univers fictionnel et le contexte de sa réception. La langue apparaît, dans ce cadre, comme une manifestation de cette stratégie. Notons toutefois qu’une part du malentendu entourant la querelle des Belles-sœurs en 1968 découlait déjà du fait que le miroir qu’elle tendait à la langue québécoise renvoyait l’image d’une réalité antérieure aux années 1960, soit celle représentée par la génération des Belles-sœurs, femmes issues des milieux populaires et nées entre les années 1920 et 1930. »

 

10. Le grand jamais, Danielle Trussart (XYZ)

« Après avoir vu Les Belles-sœurs, Rémi était exalté. Tremblay et Brassard avaient enfin cassé le cadenas du droit de parole réservé jusque-là à ceux dont tous les mots figurent en bonne et due forme dans le dictionnaire : les diplômés des collèges classiques et des universités ou les Français de France. Maintenant, tout le monde pourrait s’exprimer sur la place publique simplement en sa qualité d’humain. On avait fini de tendre l’autre joue! Rémi a peut-être raison. À force de se sentir humilié, incapable et fragile, on en vient à mépriser ceux qui, parmi nous, veulent renverser la vapeur en osant se tenir droit et en refusant de croire qu’ils sont nés pour un petit pain. »

 

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