Vous avez rendu sous une forme artistique les principaux pictogrammes répertoriés. Parlez-nous de l’approche artistique que vous avez instillée à chacun de ces symboles.
J’ai répertorié tous les pictogrammes que j’ai trouvés principalement dans les livres de référence d’Henry Dreyfuss, The Symbol Sourcebook, et de Carl G. Liungman, Dictionnary of Symbols. Pour comprendre la logique de ce langage visuel, j’ai d’abord dessiné les signes de formes semblables, en comparant comment un symbole négatif se transformait en un signe positif, par l’orientation d’une ligne ou le sens d’une flèche. Puis, je les ai divisés en trois catégories, calquées sur notre système de circulation, puisque ces pictogrammes étaient destinés à des gens en déplacement. Les aquarelles rouges représentent le danger, les jaunes, la prudence et les vertes, la sécurité. J’ai gardé une approche de dessin libre et spontanée, en imaginant la personne qui laissait ce signe, une information souvent vitale à ceux qui suivraient. La texture de l’aquarelle rappelle la patine des surfaces exposées aux intempéries, le fusain est associé à ce charbon souvent volé sur les trains, et qui servait de craie aux voyageurs clandestins. Ces signes illustrent le danger, l’insécurité et l’importance de trouver un gîte et de la nourriture, les principales préoccupations qui marquent ce quotidien difficile. Pour peu qu’on ait un peu d’empathie, on s’émeut devant ce code de survie qui dévoile la rudesse de la vie des gens sur la route.

En quoi votre ouvrage se questionne-t-il sur notre humanité par rapport à l’hospitalité et aux inégalités socio-économiques, passées comme actuelles?
Je crois que l’accumulation de tous ces pictogrammes nous raconte l’histoire difficile de ces gens envers lesquels nous détournons souvent le regard. Je nous force à les voir et à penser à leur vie quotidienne en additionnant leurs préoccupations. Individuellement, on a peu de réponses aux questions et aux problèmes que pose la vie dans nos rues. On donne un peu d’argent ou pas, et on passe son chemin. Les villes, souvent à court de solutions, se contentent de déplacer les gens qui dérangent le plus. Les parcs des beaux quartiers restent agréables pour les familles et les flâneurs alors que d’autres espaces publics, souvent dans les quartiers plus défavorisés, deviennent difficilement fréquentables.
Le Québec avait une tradition d’accueil, incarnée par le banc de quêteux que les familles campagnardes plaçaient à l’entrée de leur maison. Même les plus pauvres donnaient l’hospitalité aux survenants. Je me suis attardée au design et à l’urbanisme pour montrer à quel point l’espace public est devenu hostile à l’errance ainsi qu’à toute forme de flâneries. Je voulais souligner l’importance d’une tendance grandissante, une école de pensée, le « design hostile » qui devient le complice du pouvoir et offre des « solutions » de design à des problèmes sociaux. Des bancs sont transformés pour qu’on ne puisse pas s’y coucher ou sont volontairement inconfortables pour assurer une circulation rapide dans l’espace public. Ces « solutions » ne font que rendre plus difficile la vie des gens dans la rue sans rien régler aux problèmes de logement, de dépendance, de déplacements involontaires que subissent ces populations. L’espace public doit rester accessible, sécuritaire et disponible pour les rassemblements.

Comment avez-vous sélectionné les auteurs (David Goudreault, Perrine Leblanc, Catherine Mavrikakis, Laure Morali, Rodney Saint-Éloi, Mauricio Segura, Élise Turcotte, etc.) qui participent au projet en proposant des textes littéraires, et quelle était la commande que vous leur avez donnée?
J’ai commencé ce projet il y a plusieurs années, en éditant à compte d’auteur un livre d’artiste, en anglais, tiré à douze exemplaires. Je l’ai envoyé à des éditeurs qui ont tous démontré un intérêt. Aucun ne l’a retenu, le lien était trop pointu entre l’art, le design et l’errance. Après avoir participé à une classe d’écriture avec Jean Barbe et Perrine Leblanc, j’ai consulté Jean en tant qu’éditeur. Il m’a suggéré d’aller vers un collectif et de m’approprier davantage ce projet. Il m’a aussi proposé de faire partie de ce collectif. J’avais mon premier collaborateur. J’ai complètement réécrit mon texte, en français cette fois, en le rendant plus personnel et en fouillant l’histoire pour découvrir l’origine de ces signes et leur utilisation.
Puis je l’ai proposé à Joséphine Bacon, qui a tout de suite accepté. Elle a été séduite par les couleurs primaires et le caractère graphique de ces symboles. Seul son texte rassemble toutes les couleurs, c’est pourquoi il ouvre les sections colorées du livre. J’ai établi une liste d’auteur.es que j’aimais lire et qui pourraient s’intéresser à ce sujet. Je trouvais ma liste de départ trop homogène, j’ai demandé conseil pour qu’on me suggère des lectures de jeunes auteur.es. Joséphine a suggéré Marie-Andrée Gill, qui à son tour a suggéré Alex Noël. La liste s’est définie peu à peu avec des auteur.es qui possèdent des voix très différentes. Tous ceux et celles que j’ai abordés ont réagi avec enthousiasme, certain.es ont décliné l’offre à cause de leur horaire surchargé. Je demandais un court texte, en prose ou en poésie, qui s’inspirait d’un des thèmes qu’aborde mon livre, soit l’errance, le nomadisme, l’exil, l’autre, l’exclusion, ou d’un pictogramme en particulier. La commande était assez libre, je ne voulais pas imposer une forme particulière. Une fois les textes reçus, Julie Clade, des éditions du passage, a suggéré qu’ils soient associés à une section colorée. Ils se répartissaient assez facilement dans ces trois catégories.

À lire aussi
Des essais pour réfléchir le monde
Photo : © Philippe Perrier
Extraits tirés du livre Errances de Suzanne Cloutier (Du passage)













