Dans notre monde hyperconnecté, il est devenu presque impossible d’échapper au flux constant des nouvelles qui mettent en lumière les failles de nos systèmes sociaux et économiques plutôt que les solutions, qui font rarement la une.

Du 13 au 19 octobre 2024, on célèbre une fois de plus la semaine de la coopération. Qu’on ne s’y trompe pas : sous un slogan dans le vent, « L’effet COOP », se trouve un modèle alternatif pour résister aux aléas économiques grâce à la force du collectif qui ne date pas d’hier. Si on peut retracer des pratiques coopératives dès 2000 avant notre ère en Mésopotamie, où des fermiers partageaient les terres et l’équipement, c’est véritablement la Rochdale Equitable Pioneers Society (Société équitable des pionniers de Rochdale), fondée en 1844 en Angleterre, qui est reconnue comme la première coopérative moderne. Afin de répondre aux conditions économiques difficiles et à l’exploitation des travailleurs, ces 28 tisserands comprennent qu’en se regroupant, ils peuvent s’offrir des biens de base de qualité à des prix justes, ce qu’ils font en ouvrant un magasin et en redistribuant les bénéfices aux clients et clientes. Ils ont également mis en place des principes démocratiques qui régissent encore les coopératives aujourd’hui, dont le contrôle démocratique avec le principe « une personne, une voix ».

Parfois, la mise sur pied d’une coopérative fait grand bruit et prend la forme d’un sauvetage lorsqu’un modèle d’affaires est brisé, comme dans le cas de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i), qui rassemble les journaux Le Soleil, Le Droit, Le Quotidien, Le Nouvelliste et La Voix de l’Est dans le plus grand groupe de presse appuyé sur ce modèle au Canada. Souvent associé à la mission de milieux communautaires, le modèle de la coopération ne s’y limite pas, comme en témoigne Baseline, une coopérative qui offre des services d’accompagnement en intelligence artificielle.

Pour relever les défis de notre paysage littéraire en perpétuelle transformation, certains des membres du réseau Les libraires comme L’Euguélionne, Carpe Diem, Les Bouquinistes, Pantoute et Flottille artisan·e·s libraires ont choisi de prendre un chemin différent, en adoptant un modèle d’affaires qui concilie l’engagement collectif et la viabilité économique.

Mélodie Caron illustre de quelle manière une coopérative, comme celle que sa communauté insulaire a fait naître en 2022, peut devenir le terreau fertile des forces vives d’une collectivité : « La coopération, de solidarité dans le cas de Flottille artisan·e·s libraires, est un modèle qui, tant dans l’esprit que dans la gouvernance, permet d’envisager la pérennité d’une librairie dans un milieu de vie éloigné et peu populeux comme le sont les Îles-de-la-Madeleine. Le rayonnement littéraire et le bouillonnement des idées qui circulent par les livres agissent en véritable liant social. Au-delà de la viabilité de ce lieu de vie autour de la littérature, la vision collective est porteuse de sens pour notre communauté de tout près de 1 000 membres au sein d’une population de plus ou moins 13 000 résident·e·s. »

Sur une autre île, celle de Montréal, la librairie L’Euguélionne a ouvert ses portes en 2016 et se spécialise dans les féminismes, les identités sexuelles et de genre, les réalités raciales et les littératures autochtones et décoloniales. Le tout se décline dans une panoplie de genres : fiction, essai, bande dessinée, poésie, livres d’art, essais littéraires, jeunesse, science-fiction et fantasy, en plus d’une importante collection de zines et d’autopublications. Joée Dufresne ajoute : « Nous sommes une coopérative de solidarité dont toute personne usagère peut devenir membre, et on fonctionne en collectif non hiérarchique au sein de l’équipe de travailleureuses. » Les valeurs démocratiques, inclusives et égalitaires s’incarnent dans cet espace d’apprentissage, de découverte et de discussion qu’est leur librairie, ouverte à toutes et à tous et pas seulement à un public déjà sensibilisé aux questions LGBTQ+.

Dans le village de Mont-Tremblant, c’est après la fermeture de la seule autre librairie du village que la coopérative Librairie Carpe Diem a été fondée en 2014 et a pris solidement racine dans la communauté locale grâce à une offre adaptée qui fait la part belle aux livres jeunesse et aux jeux de société. Pour Anik Beaulieu, le choix de la coopération est positif à tous les niveaux : « Les membres travailleurs et membres de soutien ont un sentiment d’appartenance ; nos membres de soutien peuvent venir faire du bénévolat (étiquetage, sortir les livres dus pour les retours, emballage en période des fêtes, etc.), et nos membres travailleurs sentent qu’ils ont leur mot à dire quant au fonctionnement de la librairie. »

Il ne faut pas croire qu’on a recours aux coopératives seulement dans l’adversité. La reprise collective d’une entreprise privée, qui connaît le succès et s’est élevée au rang d’institution lorsque l’heure de la retraite sonne pour les fondateurs, représente une avenue de plus en plus fréquentée tout en étant exigeante. En 2014, les propriétaires de Pantoute, Denis LeBrun et Claire Taillon, ont passé le flambeau à leurs employés et employées. Les libraires sont devenus propriétaires de la librairie, organisée en deux structures, soit une société de gestion d’une part et une coopérative de travailleurs-actionnaires de l’autre. Depuis 2021, Les Bouquinistes écrit la suite de son histoire à l’encre de la solidarité. Le souhait de Laval Martel et d’Anne Le May de voir l’équipe en place prendre leur relève s’est matérialisé, l’équipe ayant pris soin d’inclure au cœur du projet les clients et clientes, grâce à qui la librairie existe, comme membres de soutien ou utilisateurs.

Pour la petite histoire, Pantoute et Les Bouquinistes comptent parmi les membres fondateurs de la coopérative des Librairies indépendantes du Québec (LIQ), mieux connue du public à travers la bannière Les libraires et son site leslibraires.ca. Le modèle des LIQ est aujourd’hui étudié au-delà de nos frontières et célébré à titre d’initiative-phare de l’achat local en ligne. Des libraires experts de la vente de livres papier ont mis au monde un leader numérique qui a aujourd’hui les deux pieds ancrés dans l’innovation, tout en gardant la tête et le cœur dans la littérature.

Photo : © David Cannon

Publicité