À la suite de cinq biographes qui se sont penchés sur elle, sur le cas Plath, cette liaison chaotique entre la poétesse américaine Sylvia Plath et le poète britannique Ted Hughes, liaison caustique s’il en fut, infernale s’il en serait, qui l’aura menée à se suicider à 30 ans, voilà enfin un ouvrage qui tente de désembrouiller finement cette célèbre histoire de couple du monde littéraire du milieu du XXe siècle.

On ne peut qu’apprécier le travail de la journaliste américaine d’origine tchèque Janet Malcolm qui a réussi (en 1994, la traduction française arrive bien tardivement) à mettre de l’ordre et ce qu’il faut de doute dans le supposé cloaque qu’aurait été la vie de ce couple aussi intense que celui qu’imagina le dramaturge Edward Albee en 1962 en brossant le combat entre Georges et Martha sous le titre ingénu de Who’s Afraid of Virginia Woolf?, un enfer domestique sis dans un campus universitaire chic et de bon scotch.

La romancière au ton percutant de La Cloche de détresse (The Bell Jar), ce roman en grande part autobiographique, une ahurissante chute en vrille dans le désespoir d’une jeune Américaine, était peut-être comme certains les croient (comme me le souffle un ami lettré et brillant, perspicace) « une crisse de folle » mais c’est elle qui, du couple maudit, possédait la veine poétique la plus forte des deux belligérants et qui a laissé une empreinte profonde dans les lettres anglo-saxonnes (Ariel, son dernier recueil, est un livre absolument bouleversant).

Lui, qui était beau (comme elle, d’ailleurs — la photo en couverture du livre, prise en 1956, le montre), affichait cet air que l’on nomme une superbe, autrement dit un orgueil (il acceptera en 1984 d’être nommé « poète-lauréat » par la reine Élizabeth II), et autant du vivant de sa femme il a pu être jaloux du talent de sa chère Sylvia, autant il ne s’abstenait pas de la tromper à tout va. Ted Hughes était « un crisse de mâle » si elle était « une crisse de folle » et ils allaient tous deux stupéfier, pas tant les lecteurs qui n’en savaient guère, mais les familles, leurs proches et les biographes qui osèrent — hors leurs œuvres — se mettre le nez dans le ménage

Janet Malcolm, elle, y met sa perspicacité, son intelligence. Son livre, titré La femme silencieuse pour souligner que la poétesse d’Ariel ne s’est jamais exprimée sur rien de cela, sur sa démerde maritale supposément démente, n’est pas une biographie de plus mais une étude minutieuse de ces biographies qui leur furent consacrées, c’est un essai-choc (qualifié de récit) sur comment on a pu s’essayer à traiter de la catastrophe qu’aurait été leur vie commune menée dans un environnement funeste puisqu’il culmine avec son suicide en février 1963, l’année de la publication de The Bell Jar, suivi en 1969 de celui d’une maîtresse de Hughes (celle qui provoqua la rupture du couple) qui se tua en emportant dans la mort la fillette de 4 ans qu’elle avait eue de Hughes; en final, en plus lointaine secousse, le suicide en 2009 du fils de Sylvia et de Ted, né en 1962, Nicholas Hughes, spécialiste passionné de la vie des poissons, qui s’est pendu à 47 ans, lui qui, en 1963, avait 1 an le jour où sa mère, ayant pris soin de le coucher avec sa sœur de 2 ans, déposant près de leur lit deux bols de lait et des morceaux de pain, plaçant une serviette mouillée au bas de la porte de leur chambre, s’était ensuite mis la tête dans le four de la cuisinière au gaz.

Quelle sortie pathétique, quelle folie, une vie se terminant ainsi pour une aussi grande poétesse américaine. Une vie menée en exact contraire de celle de la célibataire recluse du Massachusetts qui au XIXe siècle écrivait en cachette, aimait en secret des ombres d’hommes, élevait des paons, la sublime Emily Dickinson, autre grande poétesse américaine, dont Michel Garneau au théâtre (Émilie ne sera plus jamais cueillie par l’anémone) et Dominique Fortier à l’essai (Les villes de papier) ont, au Québec, su perpétuer finement et magnifiquement le pur génie et la délicate mémoire. Sylvia Plath méritait autant d’une telle attention respectueuse et admirative pour célébrer d’abord et avant tout son œuvre.

La femme silencieuse est une enquête doublée d’une méditation sur le métier de la biographie, ses approches, ses risques, ses limites, ses quiproquos; ce travail de Janet Malcolm scrutant et soupesant les ouvrages des biographes qui ont été consacrés à l’histoire de Sylvia Plath et de Ted Hughes nous rappelle une évidence qu’il ne faut jamais oublier, à savoir que les biographies ne sont jamais neutres et modifient pour des décennies sinon des siècles la perception que nous pouvons avoir de la trajectoire d’un écrivain. Plath n’a pas encore eu droit à un grand biographe, comme Woolf avec Hermione Lee, Camus avec Herbert R. Lottman, Beckett avec James Knowlson, Kafka avec Reiner Stach.

Celle d’Anne Stevenson, Bitter Fame, parue en 1989, lui apparaît « la plus intelligente », rédigée « avec la rudesse affectueuse d’une sœur », mais cette biographe aura trop tenu compte de la vulnérabilité de sa famille et surtout de celle de la sœur aînée de Ted, Olwyn Hughes, l’exécutrice littéraire, donc campée dans le clan Hughes. Ce qui a mené à décrire Plath en jeune femme égocentrique, un peu perdue, instable, ambitieuse, perfectionniste et dépourvue d’humour. Le risque de cette attitude de Stevenson était de créer à son sujet le début d’une « légende perverse » et la critique d’alors s’était déchaînée envers ce livre influencé.

Linda Wagner-Martin, en 1987, a écrit Sylvia Plath: A Biography. Elle a tenu tête à Olwyn Hughes et s’en expliquait en préface, notant ses déboires, mais le nombre de barrières qu’on lui aura posé au cours de ses recherches a affaibli le portrait de Sylvia Plath par manque de sources et de citations, et, de plus, selon Malcolm, qui n’avait pas la plume dans sa poche, le texte de Wagner-Martin est « d’une écriture aussi fade et sans prétention que le journal d’une jeune fille ». Quant aux trois autres, du pareil au même, c’est de la menue monnaie.

Cette étude brillante sur le métier à risque du biographe nous fait réaliser à quel point il est difficile de faire ressortir la complexité des rapports humains dès lors que vous faites profession de voyeur.

La liberté de douter, comme celle de blâmer, est à préserver.

Photo : © Robert Boisselle

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