Alors que j’étais de nouveau confinée durant le temps des fêtes, j’ai écouté Don’t Look Up (2021), un film produit par Netflix réunissant toute une brochette de stars. L’intrigue met en scène le désarroi des scientifiques face à l’incapacité des êtres humains de prendre acte de la destruction imminente de la planète par une météorite. Il y a celles et ceux qui ont vu dans Don’t Look Up une satire troublante, la représentation parfaite d’une époque où l’on ne croit plus aux faits et où tout est objet de manipulation politique et médiatique. Pour d’autres, le film allait trop loin dans la moquerie et perdait ainsi de sa crédibilité.

Peut-on se permettre de rire d’une extinction massive? Rire des génocides pour en subvertir la violence? Se moquer de la colonisation, la ségrégation, le racisme, l’agression sexuelle sans les banaliser, ou pire, les reproduire? C’est une question qui m’a toujours troublée, moi qui tente de raconter la Palestine depuis le Québec, mon lieu de vie et de création.

Que ce soit en Afrique du Sud, en Palestine ou en Haïti, l’art et la littérature ont servi à la fois d’instruments de construction de la nation, de propagande, et de lieux de résistance. Je pense aux chants de chœur antiapartheid en Afrique du Sud qui font vibrer les cordes de la Palestinienne que je suis, à la poésie de Mahmoud Darwich chantée par Marcel Khalife ou encore au roman Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain (Mémoire d’encrier).

En ce temps de pandémie, de la résurgence des mouvements fascistes et de crise climatique, les romans anticipant l’apocalypse pullulent. Mais quand ça va vraiment mal, la seule chose que l’humain semble capable de faire, c’est de rire. Se moquer de la catastrophe, la pervertir, la contourner, comme autant de sorties de secours ou de bifurcations pour échapper à une réalité, trop laide à affronter sans un amortisseur de choc.

Comme le dit le proverbe arabe : « Le pire des catastrophes fait rire. » Je n’ai jamais autant écouté les humoristes états-uniens que pendant la présidence de Trump. Ici au Québec, c’est Infoman qui me défoule.

Je n’oublierai jamais ma lecture de La supplication (J’ai lu) de l’écrivaine russe nobélisée Svetlana Alexievitch. Elle avait cueilli les témoignages des survivants de Tchernobyl. La supplication compte parmi les lectures qui ont changé ma vision de l’écriture et de la littérature.

Ce qui m’avait le plus étonnée, c’était l’humour. Les survivants tournaient en dérision la catastrophe nucléaire. Entre les larmes, j’éclatais de rire. Et ce rire me troublait tout en rétablissant ma foi en l’humanité. Ce rire disait le désir féroce de vivre.

Comme à Tchernobyl, une culture de blagues s’est développée parmi les Palestiniens vivant sous l’occupation israélienne. On rit du soldat israélien qui arrive avec ses armes dans les camps de réfugiés et les Territoires occupés. Il se fait toujours avoir par la ruse des enfants palestiniens qui lui tendent des pièges aussi drôles que créatifs. Les blagues aboutissent au renvoi du soldat à son unité, paré uniquement de ses sous-vêtements.

En même temps, ce rire est un mensonge que les peuples décimés par la catastrophe se racontent pour faire face au désespoir. Les survivants de Tchernobyl riaient tout en sachant qu’ils allaient mourir tôt ou tard de la radiation. En Palestine, on rit aussi, tout en sachant que les enfants ne pourront jamais empêcher le soldat de tuer ou détruire leur maison, et que pour survivre à l’occupation, certains devront travailler à la construction du mur de séparation qui les emprisonne.

Me vient à l’esprit le roman satirique de l’écrivain palestinien Emile Habiby, Al-mutasha’il1 (Le pessoptimiste), qui raconte la vie d’un réfugié palestinien devenu collaborateur. Il est tellement pris dans ses paradoxes qu’il part avec des extraterrestres dans l’espace pour ne pas devenir fou! Et que dire des romans de l’écrivain haïtien Gary Victor? Je me souviens d’avoir dévoré Saison de porcs (Mémoire d’encrier), ce polar vaudou où les hommes sont si corrompus qu’ils se transforment littéralement en porcs. Puis il y a Masi (Mémoire d’encrier), où le ministre chargé d’assurer les Valeurs morales et citoyennes fait tout pour empêcher la tenue de la première édition du festival gay et lesbien Festi Masi, tout en faisant jouir le président.

On rit du pouvoir. Rire du pouvoir, c’est aussi une forme de reconnaissance, une interpellation, une responsabilité conférée à celles et ceux qui ont la capacité de changer les choses.

Je m’étais promis que j’allais travailler plus fort pour inclure de l’humour dans mes propres textes. Je n’ai pas réussi jusqu’à présent. Je ne suis peut-être pas très douée pour l’humour. Je n’arrive pas à abandonner une certaine utopie : redonner aux Palestiniens leur humanité dans mes romans.

Il est facile, trop facile de réduire les Palestiniens à la violence et à la misère. Et l’humour risque de transformer la souffrance réelle en une mauvaise blague. L’humour, si l’on ne fait pas attention, peut rendre dérisoires la justice, la vie et la mort. Entre la comédie critique et le cynisme, la ligne est fine.

Comment, dans Je suis Ariel Sharon, pouvais-je ridiculiser un homme comateux, tueur fut-il, sans perdre une part de ma propre humanité? Je ne voudrais pas participer à une agression symbolique, même si le personnage le mérite. Je voudrais rester fidèle au monde à la fois sombre et lumineux des Palestiniens. Écrire le parfum et le désir dans Le parfum de Nour à côté du sang et de la mort. Raconter une fable sur l’exil et la guerre dans L’ombre de l’olivier, qui a pour cadre l’amour et le bonheur. Dire la cruauté du racisme dans Les racistes n’ont jamais vu la mer sans oublier l’horizon.

Face à l’horreur, je revendique la beauté et la tendresse. C’est à mes yeux la seule posture subversive dans un monde où règnent le cynisme et l’apathie.

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Yara El-Ghadban est née à Dubaï dans une famille de Palestiniens, en exil dans plusieurs grands pays. À 13 ans, elle s’établit au Québec. Elle y devient ethnomusicologue, anthropologue et romancière. Elle a publié trois romans, dont Je suis Ariel Sharon (2018), et plus récemment l’essai Les racistes n’ont jamais vu la mer (2021) avec Rodney Saint-Éloi (qui se retrouve d’ailleurs en lice au Prix des libraires du Québec), aux éditions Mémoire d’encrier, maison où elle deviendra éditrice en 2020. Yara El-Ghadban dirige l’Espace de la diversité, un organisme qui combat le racisme et l’exclusion grâce à la littérature. Car elle a une grande conviction : oui, la littérature peut changer le monde.

Photo : © Manoucheka Lachérie

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